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Le jeu de l’amour et du hasard : Passion et quiproquos

  • Écrit par : Christian Kazandjian

marivauxPar Christian Kazandjian - Lagrandeparade.com/ Le jeu de l’amour et du hasard, au-delà des époques, porte sa charge de révolution contre des privilèges ancestraux.

Un père, Orgon, comme il était de coutume au XVIIIe siècle, et jusqu’à aujourd’hui dans certaines sociétés, organise le mariage de sa fille, Silvia. Cette dernière, peu enthousiaste à l’idée même de se marier, propose de prendre la place de sa servante Lisette, afin de sonder le caractère de son futur époux. Le père y consent d’autant mieux que, du côté du promis, le même stratagème est mis en place. Orgon et son fils Mario tirent, avec jubilation, les ficelles de cette comédie, convaincus que la naissance de chacun des protagonistes évitera les élans contre nature de deux classes –maîtres et serviteurs- que tout oppose, jusqu’en amour. Orgon, qui voue grande affection à sa fille, saura mettre fin à ses souffrances, après les avoir exacerbées et avoir joui de la duperie et des malentendus qu’il a échafaudés. Le jeu lui en donne raison : sous leurs déguisements -Arlequin en Dorante, Lisette en Silvia-, les jeunes gens tombent amoureux, le valet de la servante qu’il croyait noble et l’aristocrate de celle qu’il prenait pour soubrette. En définitive, l’amour aura permis de choisir, pour chacune et chacun, le bon parti, aidé, en cela, par la force innée de l’appartenance de classes que tout oppose : la maintien, la retenue, l’exubérance, le langage.

Transgression des us

Ecrite sous un ancien régime touchant à sa fin, la pièce présente de forts éclats de modernité. Les deux femmes, de conditions différentes, n’hésitent pas, toutefois, à transgresser us et coutumes, pour vivre leur amour, n’hésitant pas à franchir la barrière des convenances édictées par une société de tradition patriarcale. Cependant, tout rentre dans l’ordre, car tout, à cette époque, se devait de s’y conformer. Mais cela, à de notables exceptions près, a-t-il vraiment changé aujourd’hui où l’entre-soi domine dans la collectivité des nantis, des personnes de pouvoir, et dans les sociétés en général, où le patriarcat pesant sur les femmes, n’a pas encore disparu ? Aujourd’hui, comme au siècle de Marivaux, le langage, son appropriation ou son appauvrissement tracent les limites quasi infranchissables entre les groupes sociaux dont ils marquent l’appartenance. Il est donc jubilatoire d’entendre sur scène cette langue, qui sera bientôt comme étrangère, où fleurissent les imparfaits du subjonctif. Le théâtre de Marivaux, comme celui de Molière restent d’une vive actualité, tant y exale une sourde révolte sous la couverture de l’humour et la dérision.

jeuPassion et faux-semblants

Le décor fait d’accessoires modernes, les costumes, contribuent à ancrer le propos et les thèmes dans notre époque, comme les chansons (Renaud, Janis Joplin) succédant aux airs classiques. La salopette bleue de la servante n’est pas sans rappeler les « Rosies » qui animent aujourd’hui les manifestations de rue, avec leur chorégraphie. La mise en scène de Frédéric Cherboeuf met l’accent sur le jeu : lui-même est, en alternance, Oronte, deus ex-machina qui, dans la salle, dès l’entrée des spectateurs qui deviennent acteurs de l’intrigue à venir, indique qu’on se trouve en présence de théâtre dans le théâtre. Tout n’est que jeu, faux-semblant, mais tout est vrai. Les sentiments qui vont s’exacerbant, sont allumés par la consommation excessive d’alcool, « remède » qui désinhibe et échauffe les esprits : amertume et gestes de colère succèdent aux propos amènes, avant que la joie, au final, s’impose. Dans ce maelstrom, les six jeunes comédiens du collectif L’Emeute s’en donne à cœur-joie, avec un entrain communicatif. Une production réjouissante et stimulante.

Le jeu de l’amour et du hasard 
Auteur : Marivaux
Mise en scène : Frédéric Cherboeuf
Avec Adib Cheikhi, Matthieu Gambier, Frédéric Cherboeuf, Jérémie Guilain, Lucile Jehel, Dennis Mader, Justine Teulié, Camille Blouet

© Mathilde Caelicia

Dates et lieux des représentations:

- Jusqu'au 24 mars 2024 -  Le Lucernaire - Paris 6e (01.45.44.57.34.)


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