Xavier Dorison : "un bon western réside dans le dilemne ou la situation humaine inextricable"

Écrit par Julie Cadilhac Catégorie : Interviews Mis à jour : samedi 26 novembre 2016 08:51 Affichages : 2179

Xavier DorisonPar Julie Cadilhac - Lagrandeparade.fr/ Diplômé d'une école de commerce, Xavier Dorison démarre dans le neuvième art en 1997 avec la série "Le Troisième Testament", à la fois succès critique et succès d'édition. Entre 2000 et 2003, il est le scénariste de Prophet pour Mathieu Lauffray, Sanctuaire pour Christophe Bec et W.E.S.T. pour Christian Rossi. En 2006, il signe le scénario du film Les Brigades du Tigre puis il entame une nouvelle série de bande-dessinée, Long John Silver, très largement plébiscité. Puis suivront notamment Asgard, HSE, Red Skin...pour cet auteur aussi prolifique que talentueux. Depuis l'été 2014, il a repris la mythique série Thorgal.

En 2008, première collaboration avec Ralph Meyer avec la série XIII Mystery. En 2015, le western Undertaker se répand comme une traînée de poudre dans les librairies et le succès des deux premiers tomes est à la hauteur de leur qualité. Il y est question d'un certain Jonas Crow, croque-mort de son état, qui, dans l’Ouest américain, n'est pas accueilli les bras ouverts. Jonas Crow s'en moque : c'est un misanthrope désopilant de cynisme. De client en client, il prouve cependant qu’il fait tout de même son métier plutôt correctement...même si Xavier Dorison s'amuse à lui concocter des "missions" aussi improbables que périlleuses! Une série de génie co-imaginé par deux maîtres de la BD contemporaine où les topoi du western sont tout à la fois respectés et revisités pour créer un univers et un personnage terriblement passionnants. Pour ses dialogues vifs et incisifs, son rythme qui ne faiblit jamais, son séquençage pertinent et dynamique et son trait réaliste et prenant, Undertaker est une série à suivre de très près...et nous sommes RAVIS de recevoir son scénariste pour en causer!

De diplômé d’une école de commerce à scénariste de bande-dessinée, quel a été le cheminement?
Le cheminement a commencé par une rencontre avec Alex Alice lors du festival de BD des Grandes Ecoles. Ensemble, on a décidé de monter le projet « Le troisième testament ». En même temps que je faisais mes premières années dans un vrai métier (rires), le soir et le week-end, je travaillais avec Alex aux premières pages et au scénario du troisième testament. Et puis on a eu la chance que Jacques Glénat et Jean-Claude Cavanon -qui était son directeur littéraire d'alors- acceptent de faire ce projet qui était très atypique à l’époque. En effet, de l’ésotérisme mêlant religion et aventure , en bande-dessinée, ça n’existait pas du tout. C’était avant "Le Décalogue", "Le Triangle secret" et donc c’était un nouveau genre. Il ont pris ce pari et à partir de là, ça a bien marché..on m’a demandé de plus en plus de scénarios  et puis un jour, j’ai donné ma démission chez Barklay et je suis parti…

Vous avez également créé des scénarios de films. Faîtes-vous une grande différence entre l’écriture d’un scénario de bd et celle d’un storyboard…ou, selon vous, à quelques petites nuances près, le travail est le même?
Il faut être précis quand on est face à une telle question. Moi, concernant la bande-dessinée,j’écris des aventures, des histoires, pas des gags. Tant qu’on est dans le développement de l’histoire, il n’y a donc pas énormément de différence avec le cinéma si ce n’est que, dans un cas on cherche avec des économies, dans l’autre, on cherche à faire du spectacle. Une fois, par contre, qu’on rentre dans le découpage plus précis - bon, je pourrais développer pendant une demi-journée mais pour dire les choses simplement...- en bande-dessinée, le scénariste doit prendre à sa charge une grande partie de la mise en scène - puisqu’il fait ce qu’on appelle - là en cinéma - le découpage technique : donc case 1, case 2, type de plan, type de focal, on précise très pointilleusement les plans (ce qui n’est pas le cas en cinéma). Je pense aussi que l’écriture en bande-dessinée demande une plus grande radicalité. Quand vous avez un acteur, il peut se permettre de ménager des nuances de jeu et d’intonation de la voix plus précises que celles que vous ne pourrez avoir, même avec le meilleur dessinateur possible, sur un dessin et une bulle. Et donc ça veut dire que votre dialogue ou votre situation doit être un peu plus explicite en bd alors qu’en cinéma , vous pouvez beaucoup plus compter sur l’acteur et c’est ce qui permet d’être un peu plus implicite ou subtil. Avec des nuances évidemment.  

Quelle a été la genèse de ce projet « Undertaker »?
Elle est assez simple en fait. Pendant qu’avec Ralph Meyer, nous travaillions sur "Asgard" (Dargaud) qui était notre série précédente, Ralph me dit : «  Voilà, après Asgard, je veux faire un western dont le héros sera un croque-mort ». Et là, je dis ok. Et donc je suis parti avec ça comme contraintes et motivation ..parce que ma motivation, en fait, c’était de travailler avec Ralph...parce que c’est un bonheur ! J’ai donc réfléchi à ce sujet, comment je pouvais le développer, comment ça pouvait tenir sur toute une série, j’ai commencé à construire comme ça et puis est arrivée cette idée du mangeur d’or qui m’a donc permis de créer la structure du premier cycle.

Dans la série W.E.S.T, vous étiez déjà dans une dynamique de « western ». Undertaker, c’était le désir de vous immerger enfin totalement dans le genre du western « classique » (ou disons classique ascendant crépusculaire)?
C’est ça! En fait, pour être honnête, "W.E.S.T" n’est pas un western contrairement à ce qu’en indique le titre. D’abord c’est une série fantastique, ensuite la structure narrative de chaque cycle est une enquête ( une enquête sur les morts du Century Club dans le 1er cycle, sur El Santero à Cuba dans le 2ème cycle, sur Megan Chapel la propre fille de Morton dans le 3ème cycle…). Donc, si on est honnête, on dira que WEST c’est essentiellement de l’enquête fantastique dans un contexte fin de western ( 1900, 1902…) . Undertaker, par contre, c’est vraiment du western pur et dur.

UndertakerWestern classique, western spaghetti, western crépusculaire…. où la question du manichéisme est un peu différente à chaque fois…et là, on a presque l’impression que vous jouez dans toutes ces déclinaisons….Miss Prairie est une gouvernante au passé mystérieux, Jonas Crow est un être complexe aux méthodes parfois expéditives mais que l’on place sans hésiter du côté des « bons » derrière ses moues de « bad boy », les indiens ne sont ni tout rouge ni tout noir….Bref, c’était voulu, on imagine, ce non-enfermement dans un type spécifique…?

En fait, dans le fond - c’est à dire dans la volonté d’écrire une histoire finalement assez simple avec un nombre assez restreint de personnages qui soit une histoire dont j’espère qu’elle porte une parabole - de ce point de vue-là, on est dans le western classique ; celui que moi j’adore et auquel je voue un culte absolu qui va de "Rio Brav"o en passant par "L’homme qui tua Liberty Valance" ..donc ça c’est pour le fond. Mais par contre, l’habillage graphique -et même l’habillage des personnages- est un habillage qui, lui, est issu davantage du western spaghetti ou crépusculaire…je dirais même plus du western américain que crépusculaire pour les thématiques de ces personnages qui se sentent perdus dans un monde aux règles assez floues. Et le western spaghetti, ça c’est la partie graphique. Oui, je dirais ça : l’histoire c’est du western traditionnel, années 50 début 60, les personnages sont totalement issus du western crépusculaire ( fin 60, début 70, voir fin 70) et le visuel est un spaghetti italien qui, en réalité, même s’il y a eu des milliers de films, se résume à une dizaine de chefs d’oeuvre pas plus.  

L’histoire? C’est du western traditionnel, années 50 début 60. Les personnages sont totalement issus du western crépusculaire ( fin 60, début 70, voir fin 70) et le visuel est un spaghetti italien dont l'histoire, en réalité, même s’il y a eu des milliers de films, se résume à une dizaine de chefs d’oeuvre pas plus.

Si vous deviez citer des références en matière de western ( qui vous ont inspiré ou influencé), vous diriez….?
C’est difficile de le dire parce que, quand on écrit une histoire, on aime bien avoir des références : c’est très pratique; ça permet de classer dans un genre etc..Et avec Undertaker, je n’ai pas ça. Je pourrais vous citer des tonnes de westerns que j’adore mais ils ne sont pas des références : leur structure narrative n’a rien à voir. Tout ce qu’on peut dire c’est que c’est un récit qui tourne autour de la course-poursuite mais je n’ai pas d’exemple.

Y-a-t-il la sensation d’une sorte de challenge lorsqu’on s’attaque à un genre codifié qui, dans le neuvième art, a des modèles de référence dans des registres très différents (Blueberry, Lucky Luke…) ?

Je n’avais pas tellement de challenge contrairement à Ralph - rapport à "Blueberry" - parce que - honte à moi!- je ne suis pas lecteur de Blueberry. Les deux challenges que je me suis mis sont: 1) par rapport à Ralph qui est un dessinateur qui met un niveau d’exigence et d’investissement total et donc il mérite d’avoir une histoire qui, elle aussi, soit totalement investie et donc je n’ai pas envie de le décevoir…et d’autre part, l’autre challenge que j’avais est que le western est un genre très difficile.  Parce qu’en réalité, c’est presque de la tragédie grecque, ça se résume à un lieu ( qui peut être la ville, la mine et quelque part les crevasses), une situation humaine et une iconographie du western, du saloon. Dans le fond, c’est un conflit humain, un conflit personnel et une question sociétale puisque la question qui est soulevée c’est comment va-t-on remettre de la justice dans la ville, qui est une métaphore de la société, et ça, c’est pas évident! Quand j’ai commencé à écrire, il y a une vingtaine d’années, je n’aurais pas eu les armes pour faire un western, j’aurais triché et dans "WEST", de ce point de vue-là, j’ai triché…et ce n’est pas péjoratif , j’y ai rajouté de l’enquête, du fantastique qui ne sont pas des éléments du western. Le challenge, dans Undertaker, c’est aborder un genre assez dur et pour l’aborder, il faut savoir exactement ce qu’on a à dire - et ce qu’on a à dire en tant qu’auteur, ce sont nos thèmes de prédilection, et ce qui nous touche le plus…

Le western est un genre très difficile parce qu’en réalité, c’est presque de la tragédie grecque, ça se résume à un lieu ( qui peut être la ville, la mine et quelque part les crevasses), une situation humaine et une iconographie du western, du saloon. Dans le fond, c’est un conflit humain, un conflit personnel et une question sociétale puisque la question qui est soulevée c’est comment va-t-on remettre de la justice dans la ville, qui est une métaphore de la société, et ça, c’est pas évident!

Autre challenge aussi : la série a été couronnée de succès et plébiscité par les lecteurs…
Oui les lecteurs nous ont apporté beaucoup d’enthousiasme sur le tome 1 et 2 du premier cycle…et évidemment qu’ils nous attendent au tournant à l’arrivée du tome 3. Bien entendu. On est en train de le faire, on y a mis beaucoup d’énergie et de travail…ce qui m’a beaucoup aidé pour la suite c’est que, quand j’ai commencé le 1er tome d’Undertaker, j’avais prévu une dizaine d’épisodes, c’est à dire une dizaine de sujets ( que je n’ai pas écrit en détails évidemment) donc, déjà, on savait un peu où on allait et je me souviens très bien, il y a deux ans, on déjeunait avec notre éditeur de Dargaud à Angoulême et il me dit : « A quoi tu penses pour la suite? » et j’étais à table, entre la poire et le fromage, à lui raconter de façon très libre et de façon très détachée - parce que finalement ce sont les meilleurs moments - à quoi je pensais comme sujets pour les prochains épisodes …et j’ai vu Ralph et Yves complètement scotchés au principe et leur énergie et leur enthousiasme m’ont persuadé que c’était le bon sujet pour les prochains épisodes. Après, y’a plus qu’à le faire…
UndertakerComment est né le séduisant Jonas Crow?  
La première chose que je me suis dit c’est que je ne voulais pas que ce personnage ait uniquement l’apparat d’un croque-mort, qu’on ait fait ça pour faire joli, pour faire concept …Je me suis dit «  non, c’est son métier, il sait vraiment le faire, il le pratique vraiment » et en plus, ce personnage m’intéressait puisque, par définition, il est en contact permanent avec le deuil et avec la mort. Donc, déjà, je voulais en faire un vrai croque-mort. Ensuite j’ai réfléchi aux contraintes que ça posait .Quand vous êtes dans un western et que le héros est un shérif , il doit apporter la justice donc c’est simple il doit trouver les coupables, les arrêter, surveiller la prison. Alors que quand vous êtes un croque-mort, j’ai envie de dire que vous arrivez à la fin de l’histoire. Mon premier travail a donc été de comprendre comment arriver à la fin de l’histoire pouvait quand même être le départ d’une nouvelle histoire ,comment donc le mort, à chaque fois, allait être le départ d’une histoire et puis ensuite il y a tout un travail - qui est un travail de scénariste - qui est de se dire «  voilà ton personnage , comment est-il dans le fond? » et à partir du moment où vous connaissez son fond, vous savez que son apparence va être en  contradiction. Ou inversement si vous avez une idée de son apparence, vous savez que son fond ou sa réalité va être un peu différente. Une fois que vous avez établi toutes ces choses-là, le reste du casting marche par contraste. C’est parce que j’avais créé Jonas Crow qu’il était facile ensuite de faire Rose Prairie. Il était vulgaire, elle serait forcément très polie, il serait borderline, ce serait donc forcément une femme de principes. Sans tomber dans un automatisme, il y a une logique qui fait que vous avez envie de personnages contrastés.

Je voulais faire de Jonas Crow un vrai croque-mort. J’ai réfléchi aux contraintes que ça posait .Quand vous êtes dans un western et que le héros est un shérif, il doit apporter la justice donc c’est simple il doit trouver les coupables, les arrêter, surveiller la prison. Alors que quand vous êtes un croque-mort, j’ai envie de dire que vous arrivez à la fin de l’histoire. Mon premier travail a donc été de comprendre comment arriver à la fin de l’histoire pouvait quand même être le départ d’une nouvelle histoire.

C’est un personnage complexe…chargé d’un passé pesant, férocement solitaire et cynique et pourtant viscéralement porté vers le bien... Le secret d’un héros attachant?
Il y a beaucoup de moyens de rendre un personnage attachant. J’ai vu des étudiants dans une école d’art à Lyon qui suivaient un cours sur tous les moyens possibles et imaginables de rendre un personnage attachant …parmi ceux-là on peut citer : donner un peu d’humour, des personnages autour de lui qui sont bien pires, montrer qu’il a des principes, voir les choses de son point de vue, il y a plein de façons… Après je pense que ce qu’on aime bien, dans le fond, chez Jonas - en tous cas ce que moi j’aime bien - c’est d’abord qu’il est drôle et ce que j’aime aussi c’est qu’il a une forme d’honnêteté, et ensuite évidemment je crois que la plupart des misanthropes - et Jonas Crow est un énorme misanthrope - sont des gens qui sont déçus de l’humanité et qui aimeraient qu’elle soit meilleure et de point de vue-là, ça les rend attachants en fait. Ce sont des gens qui ne croient plus, contrairement à Rose qui elle est une croyante.

C’est parce que j’avais créé Jonas Crow qu’il était facile ensuite de faire Rose Prairie. Il était vulgaire, elle serait forcément très polie, il serait borderline, ce serait donc forcément une femme de principes. Sans tomber dans un automatisme, il y a une logique qui fait que vous avez envie de personnages contrastés.

C’est l’occasion de bifurquer sur les jupons de l’histoire. Cette Miss Prairie est le pendant féminin de Jonas; elle aussi semble avoir une histoire compliquée…à la fin du tome 2, elle prend les rênes…Jonas va-t-il les lui laisser longtemps?
D’abord, il est bien obligé puisqu’il a le bras cassé…(rires) mais c’est un paradoxe, ce que tout le monde aura compris; d’un côté Jonas en pince évidemment pour cette anglaise et en même temps, parce qu’il en pince pour elle, il sait qu’elle doit l’éviter et s’éloigner de lui . Si je reprenais une phrase de Jonas, il pourrait se définir comme «un aimant à emmerdes ». Et donc on n’a pas envie d’être à côté et donc Jonas doit mettre une énergie désespérée à vouloir la faire partir et en même temps elle représente également, quelque part, sa rédemption, c’est à dire la possibilité de revenir sur les crimes que lui a commis. Elle est un espoir. C’est un misanthrope qui a trouvé pour la première fois depuis longtemps une raison de croire en l’humanité.

L’idée de départ, c’est de trouver à chaque fois pour Jonas Crown des missions périlleuses suscitées par des commanditaires excentriques?
Il y a des épisodes avec des missions et parfois non. Par exemple, c’est pas pour le prochain cycle mais j’ai déjà écrit un épisode durant lequel il va devoir rester auprès d’un mort. On peut considérer ça comme une mission aussi, c’est sûr. Dans l’épisode qui va suivre, le 3 et 4, il part à la poursuite d’un autre voyageur itinérant et ambulant qui s’appelle Jerenimus Quint, qui est un personnage encore pire que lui, un médecin ambulant qui se révèle un personnage extrêmement dangereux et là, du coup, on est très loin de convoyer un cadavre plein d’or. Et puis il y aura plein de choses très différentes ; on va traverser les Etats-Unis et les mythes américains avec lui.

UndertakerCombien de tomes sont-ils prévus en tout pour cette série? Cela dépendra-t-il du succès futur des prochains tomes?
On se fixe pas de limites actuellement. J’ai pour l’instant plein d’idées...après je ne sais pas, au bout d’un moment, les gens se lasseront et moi aussi mais j’aimerais vraiment faire plusieurs diptyques .

Quelle est votre méthode de travail?
La première étape est d’avoir une « idée générale » pour l’épisode. Du genre « Tiens, là, il va devoir enterrer un cadavre plein d’or ». Deuxième cycle : «  Tiens là, il va devoir poursuivre un chirurgien itinérant qui sauve plein de gens mais en tue d’autres. » Une situation compliquée. Une première idée donc, on appelle un novline aux Etats-Unis, c’est votre "hypothèse" initiale. A partir de là, moi je développe sur mon petit écran des tas de fichiers, l'un sur des idées de scène, l'autre sur des idées de dialogues, des idées de personnages, des idées en vrac. Je me documente évidemment. Le prochain épisode se passe en Oregon; la géographie, la météo, les villes de l'Oregon, c'est pas les mêmes que celles de la Californie par exemple. Donc documentation et puis gros travail de développement horizontal. Ensuite arrive un moment où il faut quand même faire une synthèse et là, moi je travaille avec de tout petits post-its ( de 3 ou 4 cm), j'écris avec un marqueur le titre de la scène ou l'évènement majeur de scène et puis j'écris - alors vraiment en tout petit - les sous-évènements et les détails qui vont dans la scène...Ensuite je prends un grand cahier à spirales et je mets toutes les scènes - évidemment dans un premier ordre- devant moi. Et l'avantage des post-it, c'est qu'on peut les mettre les uns sur les autres, facilement les déplacer, les rééecrire, les remplacer et, au fur et à mesure, apparaît l'histoire sous mes yeux. Alors bien sûr, j'ai oublié de dire que je fais beaucoup d'allers-retours avec Ralph Meyer, on en parle et je lui raconte chaque étape. Il y a une sorte de checkpoint à chaque étape; d'abord sur le sujet, puis à chaque fois que j'ai un peu avancé...et ce checkpoint se matérialise aussi par une visite très dure à Barcelone parce que Ralph y habite et donc je me force à aller passer une semaine chez Ralph et Caroline, son épouse, c'est l'Enfer(rires), ils habitent près des Ramblas, c'est généralement au mois de mai, vous imaginez... Là, je lui raconte tout, il me fait des remarques et des retours et une fois qu'on est bien d'accord sur l'histoire, je passe à ce qu'on appelle " la continuité dialoguée", c'est à dire que je réalise un document où figure chaque case, chaque dialogue et éventuellement je fais beaucoup de petits gribouillis, des petits dessins, des petits plans pour que vraiment tout soit clair et, là, j'envoie tout à Ralph..et ensuite lui m'envoie ses pages et moi je vérifie qu'il ne manque rien, qu'on ne peut pas changer quelque chose, qu'on ne peut pas modifier une attitude de personnage, qu'on voit bien tous les éléments.

Avez-vous des marottes dans la mise en scène ? Pierre Alary, disait en effet, lors d’une rencontre dessinée à Angoulême à propos de Fabien Nury dans Silas Corey, qu’il prisait les vignettes panoramiques par exemple….et vous?

J'en ai quelques unes...notamment le fait que je pense qu'en bande-dessinée le fait de répéter des cases dans leur axe et leur cadrage, c'est intéressant; j'aime bien limiter aussi le nombre d'axes dans une planche. Mais, autant je donne un scénario avec un découpage à la case à Ralph, autant je dois dire que la mise en scène et le storyboard, il les fait vraiment tout seul et... il le fait tellement bien! Autant il y a des albums que j'ai quasiment storyboardés moi-même ou en tous cas où j'ai mis mes envies, il y en a d'autres où il y a eu de vrais échanges ( par exemple avec Joël Parnotte avec qui j'ai fait "Le Maïtre d'armes" ( Dargaud) et avec lequel je fais maintenant une nouvelle série - on discute beaucoup tous les deux)..mais pas avec Ralph parce que Ralph est un immense storyboarder, un immense raconteur...et les gens ne le voient pas parce que, justement, tout l'intérêt, c'est que ça ne se voit pas. Sa grande force est de rendre les planches extrêmement fluides. L'oeil ne s'arrête jamais, l'oeil ne se pose jamais de question et c'est en grande partie grâce à son travail. Donc là, finalement, je garde un peu pour moi mes marottes.

Ralph Meyer est un immense storyboarder, un immense raconteur...et les gens ne le voient pas parce que, justement, tout l'intérêt, c'est que ça ne se voit pas. Sa grande force est de rendre les planches extrêmement fluides. L'oeil ne s'arrête jamais, l'oeil ne se pose jamais de question et c'est en grande partie grâce à son travail.

Bon...donc, au final, vous en avez mais vous ne nous les direz pas?

Si....de ce point de vue-là, j'ai à peu près les mêmes que Fabien (Nury) - on a beaucoup travaillé ensemble - et évidemment j'adore les planches panoramiques, on aime aussi tous deux limiter le nombre d'axes dans une planche, on aime les répétitions d'axes et de focales. La grande différence qu'on a c'est que lui a tendance à commencer ses planches par des gros plans et à les zoomer ( pas systématiquement évidemment) alors que moi j'ai souvent la tendance inverse de commencer par un plan d'ouverture assez général et de m'approcher de mes personnages.

Pour conclure, si vous deviez définir en quelques mots ce qui fait l’efficacité d’un scénario de western, vous diriez?

Je pense que tout l'intérêt d'un bon western est dans le dynamisme humain, c'est à dire dans la situation humaine totalement tragique à laquelle se trouvent confrontés les personnages. Quelle est la situation humainement inextricable dans laquelle ils se trouvent? Le " humainement" est important parce que, par exemple, dans un récit-catastrophe, la situation s'avère inextriquée d'un point de vue situationnel mais pas humain. Oui, vraiment, pour moi, un bon western réside dans le dilemne ou la situation humaine inextricable. Par exemple? Dans "L'homme qui tua Liberty Valance", c'est comment se débarrasser de Liberty Valance sans violence? Dans "3h10 pour Yuma" c'est mettre un homme en prison vaut-il que l'on risque sa vie, sa famille et sa ferme?"

Un dernier mot sur vos actualités?

Il y a trois albums qui sont sortis cette année 2016. La fin d'une série d'anticipation, Human Stock Exchange, HSE :  le tome 3 est sorti le 15 avril aux éditions Dargaud. La fin d'un diptyque que j'avais écrit pour Delcourt, Ulysse 1781 , qui est paru en mai et puis le tome 2 d'une série de super-héros, Red Skin, que je fais aux éditions Glénat avec le dessinateur Terry Dodson ( paru le 29 juin). Et au mois de novembre est arrivé le premier tome de Thorgal, Tome 35, "Le Feu écarlate". 

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Crédit-photo : Rita Scaglia

Undertaker - Editions Dargaud

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