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Evel Knievel contre Macbeth : une épopée spaghetti à l’odeur de friture d’acarajés

Écrit par Julie Cadilhac Catégorie : Théâtre Mis à jour : mardi 21 novembre 2017 06:43 Affichages : 277

EvelPar Julie Cadilhac - Lagrandeparade.fr/ Deux épées Excalibur, deux extincteurs. Une ouverture-épilogue illustrée par une vidéo d’animation espiègle…puis, tandis que les couleurs éclaboussent l’écran de fond de scène tout autant que les costumes et accessoires des performeurs, apparaissent deux figures chevaleresques à l’accoutrement excentrique qui brandissent une épée-batte de hockey. 

Bref, on n’est pas sorti de l’auberge si l’on tente d’expliquer le pitch de cette histoire. C’est comme dans toutes les épopées quoi, y’a pléthore de personnages (Lysias, Démosthène, Orson Welles, Evel Knievel, Dinha et Cira ( vendeuses d’acarajès) etc.), des combats mémorables, une dimension métaphysique certaine, des vers inspirés, de la grandiloquence…« Bagarre, éclairs, coups de couteau, coups de pied de kung-fu, flèches, vers blanc pentamètre ïambique, tétramères et distiques octosyllabiques, prose, huile de palme bouillante…ça tire dans tous les sens, il y a du sang partout (…) », c’est vous dire. C’est un peu le choc des titans version Godzilla entre un motard cascadeur des années 60, icône populaire américaine d’un temps révolu ( connu surtout pour avoir fait une tentative de saut au-dessus du Snake River Canyon, une au-dessus de 13 bus à étage au stade de Wembley, une au dessus d’une piscine remplie de requins…) et THE figure littéraire -à l’armure un tantinet rouillée - d’un dramaturge indétrônable. Et comme toujours avec Rodrigo Garcia, il ne faut pas s’étonner que des citations de Saint-Augustin côtoient « les glaces iconiques » à l'aspect morveuse du chef Roca, les like de Facebook avec « l’ombre d’une demi-étoile ». Cette confrontation irrévérencieuse entre le trivial et ce qui transcende l’esprit est la marque de fabrique délicieuse de l’auteur. « C’est vrai que je me répète pas mal. » D’ailleurs, lisez, il l’avoue en interview l’animal hispano-argentin...

Si on m’enlève la dinguerie je meurs, parce que pour moi le quotidien, le train-train ordinaire, c’est le point de départ, c’est une base d’opérations poétiques, mais ce n’est pas la réalité.

Au creux d’une explosion de couleurs ( superbement ménagée par Eva Papamargarati, artiste visuelle grecque) et de digressions contemplatives qui s’installent itérativement sur le plateau, des pensées et des questions jaillissent…nous cherchent. Sans s’imposer comme telles. Ce serait une insulte à notre intelligence de spectateur. Elles arrivent en rhizomes étonnants, tantôt sous forme de paraboles délirantes où l’on nous raconte qu’un type « camé jusqu’à la moëlle » monte une compagnie de pompes funèbres pour nains aux mini-coopers corbillards, ou encore une anecdote touristico-commerciale ( pardon pour le pléonasme) dans laquelle les hipsters voient leur barbe dégouliner de glace à sécrétion sexuelle plastique, tantôt par des citations de Saint-Augustin en personne, tantôt au coeur de la fiction délirante qui se déroule…Rodrigo Garcia donne toujours aux mots le premier rôle et dans cette pièce où l’absurde flirte avec le déjanté et l’improbable, l’on apprécie les trouvailles numériques et scéniques qui les mettent en exergue : phylactères complices, écrans lumineux sur lesquels s’affichent des messages selon des algorithmes à la logique de puzzles - où, au fil des secondes, le sens se dessine, les morceaux se complètent.

Mes pièces sont de plus en plus gauches parce qu’aujourd’hui tout n’est plus bon à prendre. Il y a quelques années, j’étais une machine à imaginer, et maintenant je suis une machine d’auto-censure, je me pose des questions sur tout, aucun moyen expressif ne me convient, sans doute à cause de toutes les pièces que j’ai faites dans ma vie.

Les adeptes de la provocation et du scandaleux seront à coup sûr déçus de ce nouvel opus. De nombreuses scènes sont désopilantes et une certaine douceur étreint l’atmosphère dans l’utilisation de l’acteur-enfant ( on se rappelle ainsi de "4" où les petites filles, provocantes et sur-maquillées, dérangeaient ; ici il semble que l’enfant garde sa place d’enfant, même si ses tirades peuvent être mordantes. Il est déguisé, il joue. On prend soin de lui.). Alors, auto-censure ou volonté d’explorer de nouveaux chemins pour faire réagir le public?

Un concours de beauté d’âmes, où seules des âmes peuvent s’inscrire. A quoi ressemblerait le trophée, quelle forme aurait-il? Ce qui commence bien finit mal. A présent que tu le sais, ignore-le pour pouvoir profiter des bons moments qui croisent ton chemin. J’ai volontairement perdu la passion quand je me suis forcé à ne plus être grotesque. Une sensation de bonheur ou quelque chose dans le genre. Cet après-midi, entre la fatigue et la somnolence, j’ai été assailli par des explosions de paix, des détonations mozartiennes et l’air s’est rempli de bulles translucides. J’ai repoussé tout contact avec des gens tristes car je ne voulais pas être en compétition, coller ma tristesse à d’autres mélancolies serait une répétition grossière. Un choeur de tournesols.

Parfois, alors que la morsure des mots pousse à rire jaune, la musique de Daniel Romero, onirique, invite à lâcher-prise en compagnie du petit gamin en costume de monstre. Parfois, dans un obscurité d’apocalypse, une voix artificielle résonne, scande des mots avec une monotonie entêtante, enferme dans une solitude désagréable, métaphore d'une société qui va trop vite et tout s’enraye ? Ici on fait du rodéo à dos de femme-moto, là, on pénètre dans un film en noir et blanc et l’on devient l’horrible cauchemar de Macbeth. Et l'on croit voir apparaitre sa lady, d’ailleurs, hystérique, nue et que l’on asperge de peinture verte et rose sur le plateau. Mais peut-être que c'est pas elle car l'artiste confie qu'elle "ne l'a jamais intéressée"....Les sorcières scandent : « Enfoiré d’Orson Welles! » et l’humanité se relève grâce à la recette d’un petit beignet…

Evel Knievel s’impose en vainqueur sur l’armure agonisante de Macbeth et l’on ne peut s’empêcher de grincer ( discrètement) des dents. Une tragédie qui s’achève cache toujours une nouvelle à naître…mais pire, non?
A apprécier avec des facultés intellectuelles nullement altérées !

EVEL KNIEVEL CONTRE MACBETH
NA TERRA DO FINADO HUMBERTO
 


Texte, espace scénique et mise en scène : Rodrigo García
Avec : Núria Lloansi, Inge Van Bruystegem et Gabriel Ferreira Caldas
Assistant à la mise en scène : Pierre-Alexandre Dupont
Scénographie lumineuse : Sylvie Mélis
Vidéo : Eva Papamargariti, Ramón Diago, Daniel Romero
Son : Daniel Romero, Serge Monségu
Costumes : Marie Delphin, Eva Papamargariti
Film brésilien : Réalisation : David Rodriguez Muñiz
Avec : Rejane Maya, Merry Batista, Cássia Valle
Production exécutive : Dayse Porto / Movida Produtora de Conteúdo Assistants de production : Manu Santiago, Ana Júlia Ribas Remerciements à l’Alliance Française de Salvador, Teatro Sesi Rio Vermelho, Escola de Dança da Fundação Cultural do Estado da Bahia, Tabuleiro de Acarajé da Dinha, Tabuleiro de Acarajé da Cira
Spectacle en français, espagnol et anglais, surtitré
Production : Humain trop humain - CDN de Montpellier Coproduction : Teatros del Canal (Madrid), Bonlieu Scène nationale (Annecy), Teatro Cervantes - Teatro Nacional Argentino (Buenos Aires)
Crédit: photo de répétition : Sarah Reis

Dates et lieux des représentations: 

- Du 15 au 17 novembre 2017 et du 21 au 23 novembre 2017 à HTH - CDN Montpellier ( 34) - CREATION
- Du 5 au 9 décembre 2017 au Théâtre Garonne - Toulouse
- Du 15 au 18 mars 2018 au Théâtre Vidy -Lausanne
- Du 13 au 15 avril 2018 au Schaubühne - Berlin
- Du 29 mai au 2 juin 2018 au Teatros del Canal - Madrid
- Du 24 au 26 août 2018 au Teatro Nacional Cervantes - Buenos Aires

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4 de Rodrigo Garcia : " L'artificiel est un poison de première classe "


DaisyDaisy : Rodrigo Garcia met "les cafards à l'abri sous les mots"

Rodrigo Garcia semble l'incarnation du paradoxe : affichant une liberté d'esprit arrogante et une volonté ostentatoire de systématiquement jouer dans le registre de la provocation, en ajoutant à sa feuille de salle un imprimé truffé de références raffinées qui ont inspiré son texte, il donne l'impression de vouloir être perçu autrement que comme un fauteur de troubles et réhabilité par une frange - non négligeable - de dissidents à son art. Emily Dickinson, Beethoven, Vélasquez, Mathias Grünewald, autant de noms que l'on met en exergue dans une présentation encyclopédique pour prouver au spectateur que la forme excentrique ne doit pas gommer toute la finesse du fond? Rodrigo Garcia a-t-il besoin de prouver qu'il n'est pas un simple agitateur?
 " J'ai mis les cafards à l'abri sous les mots": une bien étrange manière de débuter cette pièce qui décevra tous ceux qui se ruent aux spectacles du directeur du CDN montpelliérain pour se repaître de scènes choc...car seule la fin satisfait sur ce point et l’on y découvre un Juan Loriente -acteur kamikaze - se bousiller les poumons à la fumée de gazole presque avec lassitude ( parce qu'après avoir entendu sous toutes ses formes les acteurs ânonner l'indifférence naturelle que l'on peut avoir pour une vie absurde et privée de toute saveur, on imaginait forcément une fin de cette teneur)... et c'est un peu effrayant, en soi, d'avoir tellement l'habitude d'en voir des vertes et des pas mûres sur le plateau de Rodrigo Garcia que la mise en scène d'un suicide provoque presque l’agacement. Daisy ,Mickey et Golgota prouvent assurément que l'on peut tout dénoncer mais qu'il faut savoir doser le "spectaculaire" car le public se lasse de tout et surtout de l’excès en tout. Est-ce l'objectif? Le metteur en scène veut-il mesurer notre immobilisme face à l'inacceptable? notre détachement face à l'absurdité de l'existence et du monde? En tous cas, il n'agit en rien sur lui...et l'on ressort " à vide".
Si le plateau est un espace de jeux où toutes les expérimentations sont permises ( et souhaitables! ) lors des répétitions, comment prendre au sérieux une pièce où l’ineptie règne ensuite lors des représentations? La présence des chiens en est une preuve consternante et quand on voit qu'il a fallu le regard d'un éducateur canin pour les faire courir et haleter sur le plateau, on ne peut que se demander de qui se moque-t-on?!  Et que font, par ailleurs, les deux performers en perruque Louis XIV à quatre pattes sur le sol pendant qu'on joue du Beethoven? Si l'on a pu, ces dernières semaines, entendre des opposants de Rodrigo Garcia signer des pétitions et s’insurger des mauvais traitements qu’il ferait subir aux animaux, l’un des êtres vivants les plus à plaindre sur le plateau de Daisy, c’est surtout le comédien que l’on malmène sans cesse.
De façon générale, l'on regrette que Rodrigo Garcia noie ses idées - souvent pertinentes- dans des effets scéniques grotesques ou les empile dans une logorrhée diarrhéique qui annule toute la pertinence des propos. La teneur poétique de son texte nécessite une concentration impossible au coeur du chaos qu’il crée. Ce torrent de mots nous submerge et a un effet hypnotique qui s’étiole rapidement car les pensées s’enchaînent sans véritable ligne directrice.
Alors ça parle de quoi, Daisy, en fait? Daisy, c’est «  le nom d’une petite chienne » et de l’épouse de « Donald Duck ». Après Mickey, Donald donc. Soit, mais encore? On nous dit que c'est un travail sur la « matière », et plus précisément « la littérature »;  et, effectivement, le mot et le livre y ont une place de choix. Selon Rodrigo Garcia, les mots sont " désertés d'émotions" , c'est le " dicteur" qui donne l'émotion au mot. On regrettera que le dramaturge, écrivant dans sa langue native, n'ait pas mieux travaillé la traduction française qui ne permet pas bien de comprendre sa démonstration avec ses exemples de mots. Le verbe est un élément prépondérant de son travail et , de façon anecdotique, il fait mention avec justesse de l’utilisation abusive du " smiley", qui, selon le contexte, donne assurément l'impression que le monde " se torche le cul avec le langage." Pourquoi, alors, Rodrigo Garcia ne s'en tient pas seulement au langage et aux mots dans Daisy? En effet, dans Daisy, globalement, sont déclinées, en fait, les sempiternelles obsessions de l'auteur qui deviennent lassantes tant elles ne se renouvellent pas d'un spectacle à l'autre et enfoncent tout de même beaucoup de portes ouvertes ( le refus de mener une vie "normale", le consumérisme etc.)... et il suffira de citer les applaudissements polis qui ont récompensé la première de Hth pour confirmer l'assentiment général à ce sujet. 
En vrac - vous apprendrez dans Daisy que " nous vivons une époque sans touffe" ( évocation du malaise de cette mode des sexes entièrement rasés qui ressemblent à ceux des petites filles, reflet d'une société qui ne veut pas vieillir ou qui se pervertit), que nous vivons à l'ère d'un '"hyperréalisme intenable" , subissant un monde consumériste et matériel. Ce qui justifie cette phrase rabâchée par Gonzalo Cunill " Jusqu'à ce jour je n'ai pas aimé vivre" qui peut, certes, faire écho en chacun de nous. Les rapports amicaux y sont dépeints comme hypocrites et mesquins et les "bons amis" pratiquent, au coucher " la double morale en duo" , ce qui fait que " Nous sommes le résultat des interminables notes de bas de pages qu'on dit sur nous". Dans un monde si mesquin et qui a perdu tout idéalisme, " rêver ( forcément) ça coûte"  car c’est faire le constat d'une réalité qui déçoit...Il y a pourtant " de la musique à l'intérieur de la plante" que nous sommes, nous dit l'auteur...
Daisy? Un spectacle dont la métaphore canine ne semble qu'un prétexte et est fort peu exploitée. Si les effets de lumières et la scénographie sont pertinentes et esthétiques, le reste se noit dans l'ego du metteur en scène qui ne sait pas mettre son "texte" au service du plateau. Ce dernier y trône donc en maître totalitaire et s'auto-mutile avec son acharnement à garder le premier rôle. Quant à la prestation musicale du quatuor à cordes, si elle est très mélodieuse, on ne voit pas bien l'intérêt de la commenter car elle n'a aucune légitimité au sein de ce spectacle sans queue ni tête...

Daisy


Texte, scénographie et mise en scène : rodrigo garcía

Durée : 1H45

Spectacle en espagnol surtitré

Traduction : Christilla Vassero

Avec Gonzalo Cunill et Juan Loriente

Assistant à la mise en scène: John Romão

Création lumières : Carlos Marquerie

Création vidéos : Ramón Diago

Espace sonore : Daniel Romero

Sculpture «Daisy» : Cyrill Hatt

Perruques : Catherine Saint-Sever

Costumière : Méryl Coster

Construction décor : Frédéric Couade

Educateur canin: José-Claude Pamard

Direction technique : Roberto Cafaggini

Régisseur son :Vincent Le Meur

Régisseur plateau : Jean-Yves Papalia

Direction technique: Roberto Cafaggini

Quatuor à cordes: Quatuor Molière avec Julie Arnulfo,Ludovic Nicot (violons), Yves Potrel (violoncelle),Éric Rouget (alto)

Spectacle de la compagnie Rodrigo García

Vu en avril 2015 à 20h à hTh (Grammont - Montpellier)


mickeyRodrigo Garcia, Mickey et " la confusion des genres"
On associe aujourd'hui le châtiment de la tonte à des pratiques de régimes indignes....mais faire tondre une jeune fille sur le plateau, c'est de l'art, c'est pas pareil...Le code pénal punit jusqu'à deux ans d'emprisonnement les actes de maltraitance des animaux...filmer des hamsters que l'on plonge dans un aquarium, c'est de l'art, c'est pas pareil...Quiconque superposerait des pratiques sexuelles à des enfants serait montré du doigt...mais faire succéder sur scène un coït cérébro-génital et une photo de famille grandeur réelle, c'est de l'art, c'est pas pareil...
A la sortie de " Et balancez mes cendres sur Mickey", après la fusion des applaudissements nourris, l'absurdité du monde semble vous éclater en plein visage. Immédiatement, une question assaille dans ce contexte national préoccupant de haute-vigilance contre le terrorisme : ne sommes-nous pas responsables en partie du sursaut réactionnaire religieux qui bouillonne et menace, de ce retour en arrière préoccupant de la part d'une certaine frange de la population qui s'inquiète de voir la liberté à tout prix devenir le nouveau totalitarisme contre lequel l'on ne peut plus rien dire - et agir? Car totalitarisme n'y a-t-il pas, lorsqu'à la sortie les gens se moquent d'une voix grondante qui s'est insurgée, à la fin du spectacle, contre la maltraitance de ces hamsters que l'on s'amuse à plonger dans un aquarium, totalitarisme n'y a-t-il pas quand on n'ose plus prononcer à voix haute " je trouve scandaleux et sans intérêt ce que fait Rodrigo Garcia" au milieu d'une foule qui se complaît à être là pour en être, totalitarisme n'y-a-t-il pas lorsque certains spectateurs avouent en chuchotant qu'ils n'ont rien compris et/ou qu'ils ont détesté mais finissent par penser que c'est leur manque de culture et de subtilité qui a influencé leur jugement ...? 
Maigre consolation pour ceux qui aimeraient qu'il y ait débat : l'ironie du travail de Rodrigo Garcia, c'est que ceux qui apprécient son œuvre appartiennent eux aussi à cet archétype qu'il dénonce, à ces gens qui font tout pour être "l'image projetée des autres", qui sont aussi ces autres qui vivent au travers du regard de l'Autre, produits d'une caste " pseudo-intellectuelle" où l'on a appris à affirmer que ce qui est barré est forcément génial et que ce qui est populaire et accessible est  forcément mauvais. En outre, on remarquera que si l'auteur nous invite à un cri de révolte - qu'on partage- contre la dénaturation de tout et " la confusion des genres", dans son CDN, accueillis à la sortie de la salle par un DJ, on a non seulement l'impression d'atterrir dans une boîte de nuit - haut-lieu du divertissement qu'il semble abhorer-  mais ensuite la sensation amusée qu'il faut combler le vide, empêcher les gens de discuter et d'échanger...bref se précipiter dans l'amusement, combler, combler...et surtout ne pas avoir la possibilité de nourrir une pensée.
Aussi, si l'écriture de Rodrigo Garcia est de grande qualité et sait être caustique tout en étant poétique et visionnaire, s'il faut reconnaître que cet hispano-argentin fraîchement montpelliérain a l'œil d'un peintre et que ses tableaux peuvent avoir une puissance stupéfiante ( le corps enduit de miel et sublimé de lumière de Nuria Lloansi a une force hypnotique), si, donc, on peut le congratuler pour la beauté plastique de certaines performances et la spiritualité de sa prose, sa volonté de tout accentuer jusqu'au paroxysme est regrettable..Si l'on perçoit, de surcroît, cette volonté salvatrice de dénoncer la manipulation et le formatage des individus, les dérives de notre société et la dictature de la rentabilité, si l'on comprend que montrer le corps poussé jusqu'à son animalité, souvent mutilé et souillé, est là pour réveiller les consciences d'un spectateur habitué aujourd'hui à voir les horreurs du monde, banalisées au journal télévisé, diffusées sans restriction sur le net, acceptées par notre individualisme et notre égoïsme d'hommes du XXIème siècle...force est de constater que l'effet attendu sur le public est un échec. Pas beaucoup de réactions, peu de rejet, pas de discussion, non : une adhésion aveugle...le public de théâtre ne sait plus qu'applaudir, devenu une oie docile que l'on gave, que ce soient avec les programmes de télé-réalité, les manèges d'Eurodisney ou encore les fables de Rodrigo Garcia.
Pourtant, ça commence bien « Et balancez mes cendres sur Mickey »! le premier tableau est assurément génial ; la revendication est au bon endroit et en juste équilibre avec les effets de plateau…jusqu’à ce que déjà les mots, précurseurs d’un changement notoire, commencent à s’emballer et à basculer dans l’hyperbole et que l'on ne se retrouve plus complètement dans les propos alors que, juste avant, on détestait tant ,avec le narrateur, le gachis de ce lac aménagé, ce lac employé " à des fins utiles"…Mais arrive l’heure de la transgression, du masochisme et du sadisme, du délitement de la raison au profit d’une humanité qui a perdu toute sa dignité…Alors, comme les hamsters dans l’aquarium, on boit la tasse, on se débat, on implore le metteur en scène qui tient le filet de nous repêcher, d’avoir cette pitié-là..mais à la différence des rongeurs, le spectateur qui réfléchit - c’est à dire celui qui n’est pas formaté par cette société de l’image et du show-choc qui bousille le cerveau et/ou qui ne se shoote pas à l'auto-satisfaction d’appartenir à une élite qui comprend, elle -  finit par se noyer…parce que Rodrigo Garcia, humain trop humain comme les autres, n’aime satisfaire que ceux qui disent du bien de lui. 
"-Ah ! te voilà, toi, la Sottise !
Je sais bien qu'à la fin vous me mettrez à bas ;
N'importe : je me bats ! je me bats ! je me bats !" ( Cyrano de Bergerac, Edmond Rostand)
Lo sé.

 

Et balancez mes cendres sur Mickey
Texte et mise en scène : Rodrigo Garcia

Avec Nuria Lloansi, Juan Loriente
Lumières : Carlos Marquerie
Assistant à la mise en scène : John Romão
Design des projections : Ramón Diago
Direction technique : Ferdy Esparza
Costume : Jorge Horno
Production déléguée hTh CDN de Montpellier • coproduction La Carnicería teatro • Théâtre National de Bretagne/Rennes, Bonlieu/SN d’Annecy

Spectacle en espagnol surtitré, traduction Christilla Vasserot

Crédit-photo: Christian Berthelot

Vu en janvier 2015 à hTh ( Montpellier)

GolgotaGólgota Picnic : le théâtre de Rodrigo Garcia, une " nouvelle expression de vivre"?
Golgota Picnic présente la vision désenchantée d'une société occidentale individualiste et consumériste ; on y découvre la figure de Jésus  au cours d'un pique-nique qui symbolise le dernier repas du monde d'aujourd'hui assaisonné d’images inspirées de l'iconographie chrétienne.  La pièce, qui a déjà été jouée dans plusieurs pays, notamment en Allemagne, en Belgique, au Brésil ou aux Pays-Bas, avait provoqué une vague de protestation en France en 2011 et a été carrément annulée en Pologne cet été alors qu’elle était programmée pour le Malta Festival. Accusée de «  blasphème » et de « christianophobie », Golgota Picnic a fait couler beaucoup d’encre. Au sortir du spectacle à Montpellier dans le tout nouveau Humain Trop Humain, on reconnaît que, de notre côté, malaise et perplexité se sont mêlés.
 
Si nous avons entendu une grande partie du public applaudir chaleureusement cette œuvre follement baroque, nous avons vu aussi tous ceux qui ont salué poliment la présence des comédiens et se sont éclipsés songeurs. Aucun débordement en fin de compte : ni révolte intégriste, ni triomphe. Nous avions lu, avant de découvrir le spectacle, l'explication inspirée de Rodrigo Garcia à propos de cette oeuvre, véritable déchaînement de vulgarité et de réalités écœurantes qui sont laissées à absorber jusqu'à ce que le piano et les Sept dernières paroles du Christ sur la croix de Joseph Haydn viennent apaiser le plateau. En voici un extrait: " Chaque pièce théâtrale est une nouvelle expression de vivre. Par " vivre" j'entends beaucoup d'accidents, de souvenirs, mais aussi, des oublis, des faits que nous effaçons par peur ou par honte. Nous faisons des choses honteuses et jurons que nous n'avons jamais rien fait d'humiliant ; nous les supprimons intentionnellement de notre mémoire. Plus tard, elles réapparaissent déguisées dans les œuvres artistiques et nous ne nous rendons même pas compte que ces peurs et ces abjections sont là. C'est pourquoi la matière de l'artiste c'est l'expectation, la fragilité, et ses propres hontes avec et en dépit desquelles il doit agir et ne pas rester tranquille."  Soit, la matière de l'artiste se nourrit donc de toutes les névroses, les mensonges, les souffrances de l’être vivant et son objectif est de les exposer au public ; mais si le metteur en scène ne les sublime pas, n'a-t-on pas l'impression que n'importe qui saurait faire ce qui se joue sur le plateau? N'est-il pas légitime de s'interroger sur la nécessité d'engager des comédiens professionnels pour savoir régurgiter sur scène, exhiber leur sexe ou encore boire du whisky? Faut-il être un artiste pour avoir l'idée de mettre une capuche sur la tête de ses comédiens pour rappeler la cagoule du manteau des pèlerins ou pour planter des clous autour d’un corps en position de croix?
Si nous reconnaissons à l'auteur argentin une écriture sensible et fine, sans adhérer toutefois à l'ironie dérangeante de son propos, et ne rejetons pas en bloc la volonté de dénoncer, par exemple, la société de consommation en étalant des centaines d'hamburgers sur le sol, de nombreuses questions nous taraudent : si nous sommes face à une œuvre profondément athée qui s'autorise à qualifier la Bible de " fable" à " l'imagerie débordante" " d'atrocités" , pourquoi alors conclure sur un rapprochement apaisé avec " la divinité" grâce aux doigts habiles de Marino Formenti? On peut lire en outre que Rodrigo Garcia affirme ne pas faire une critique du Christ mais de " son utilisation par l'Eglise et les systèmes sociaux" : or Jésus n'est-il pas maintes fois ridiculisé par les pitreries foutraques des cinq performeurs sur scène? En robe de péripatéticienne et sur talons hauts, n'est-ce pas l'image du Christ que l'on égratigne? L'auteur et metteur en scène affirme vouloir nous montrer aussi ce que c'est que vivre et mourir...montrer la vie comme un chaos à l'issue fatale et rappeler l'utilité d'appliquer le " Carpe Diem" est-il un message révolutionnaire?  
Et partout on lit : Rodrigo Garcia et son œuvre provocatrice ! Dès que l'adjectif qualificatif est lancé, il sonne comme un graal au sein des institutions culturelles et de nombreux médias. Fatalement, on s'interroge : est-ce vraiment provoquer aujourd'hui que d'exhiber la nudité crue et de montrer la fange humaine ? N'y a -t-il pas, avant Rodrigo Garcia, des siècles d'artistes qui l'ont devancé? N'est-ce pas un topos de plus en plus récurrent du théâtre et de la danse contemporaine ? Notre " société saturée d'images vulgaires", cruelles et absurdes ne nous vaccine-t-elle pas contre les élucubrations des performeurs de Golgota Picnic? Qui plus est devant un public ciblé, celui qui fréquente le théâtre et aime à se gausser d'être ouvert et libertaire ? Est-ce plus génial parce que c'est plus "gore"? Alors qu'applaudit-on? Un revival du décroisement de jambes de Basic Instinct? L'utilisation de corps peints sur scène et d'une caméra qui fait des gros plans? Toutes ces trouvailles scéniques sont-elles neuves? Loue-t-on alors la poésie d'un texte et l'originalité d'une vision ? Soit. Autant s'offrir en ce cas l'exemplaire papier et appréhender au calme  les subtilités d'un texte parasité par les extravagances qui l'entourent sur le plateau. Car, en vérité, rien de génial ni de novateur n'est à découvrir durant 2h10 parce que tout est gâché, justement, par ce désir de " provoquer". Or si, dans des pays où la ferveur chrétienne est encore très forte ou encore lorsqu'une poignée d'ultras viennent hurler leur colère et empêcher la représentation, le mot " provocation" prend tout son sens ; à Montpellier, elle s'effondre comme un soufflé: dans la salle, beaucoup se marre, adhère et se réjouisse même que l'on écorche l'image d'un Dieu qui dérange parce qu'il rappelle encore un peu, comme une conscience dérangeante, que l'éthique s'est définitivement cassée la gueule et que les valeurs de respect, de tolérance et d'intégrité sont aux mains d'une nouvelle intelligentsia totalitaire qui fait du désordre et de l'excès l'expression du raffinement suprême. 
La semaine passée, était joué sur Lattes ( Théâtre Jacques Coeur) " L'annonce faite à Marie " de Paul Claudel, divinement interprétée par une comédienne aussi émouvante que talentueuse. Il a semblé, lorsque le rideau est tombé, que l'on ait été un peu touché par la grâce. Que retire-t-on par contre de Golgota Picnic? Rodrigo Garcia espère y inviter au recueillement les spectateurs lorsque la musique de Marino Formenti investit la salle. On doute du succès d'une telle ambition. Surtout quand, à la sortie, on est cueilli par la prestation d'un slameur et de ses platines ; on a davantage l'impression d'être invité à la poursuite d'une fête dionysiaque. 
Certains diront qu'ils ont bien ri - Rodrigo Garcia aura donc la satisfaction d'avoir créé une œuvre divertissante et contribué à laisser l'humain patauger dans la réalité  - aussi bête qu'avilissante - dans laquelle le monde contemporain confine les êtres à force d'émissions abrutissantes et d'images choc. D'autres diront juste qu'ils ont trouvé un peu long , au dénouement, cette séquence musicale imposée : si le talent du musicien est indéniable en effet, la musique n'est magique qu'accompagnée d'un cadre propice. La vision de vers se tortillant dans les petits pains, de poils pubiens entortillés ou encore d'un crâne à salades n'instaure pas une atmosphère permettant au public de devenir un réceptacle sensible aux portées de Haydn...et d'ailleurs, pourquoi avoir décidé de dévêtir Marino Formenti  lui aussi? La musique ne devrait-elle pas, par son émotion intrinsèque, le mettre déjà à nu? D'autres enfin auront été choqués par ce déversement d'ubris et c'est, en soi, peut-être l'attitude la plus erronée car il ne faut pas oublier que cette œuvre est seulement le point de vue d'un artiste - chacun a le droit d'avoir le sien - et non pas une nouvelle Parole contre laquelle partir en croisade ou à laquelle se convertir. Elle ne mérite donc pas de dépenser une énergie folle à la combattre : si voir au théâtre des comédiens s'étouffer en se gavant d'hamburgers et en se frottant les uns aux autres comme des animaux en rut conquiert des adeptes, si certains y voient une métaphore de génie de la vie, nous nous contenterons de dire que nous ne serons simplement pas de ceux-là.

Golgota Picnic

De Rodrigo Garcia

Avec Gonzalo Cunill, Nuria Lloansi, Juan Loriente, Juan Navarro, Jean-Benoît Ugeux
Piano : Marino Formenti
Vu en octobre 2014 à 20h à hTh
Durée: 2h10