L’amant double : le thriller troublant de François Ozon

Écrit par Julie Cadilhac Catégorie : Cinéma Mis à jour : mercredi 31 mai 2017 13:07 Affichages : 652

OzonPar Julie Cadilhac - Lagrandeparade.fr/ Anorexique à l’adolescence et souffrant régulièrement de douleurs dans le ventre, Chloé, 25 ans, conseillée par sa gynécologue, prend rendez-vous avec un psychothérapeute, Paul Meyer. Tous deux tombent amoureux et très vite s’installent ensemble…Des zones d’ombre concernant l’identité de Paul troublent cependant peu à peu la jeune femme : un vieux passeport avec un nom de famille différent retrouvé dans un carton, des mensonges concernant l’emploi du temps de son fiancé…

Thriller psychologique à forte teneur érotique, « L’amant double » est profondément séduisant à plus d’un titre. Saluons d’abord l’esthétique de l’image jouant de compositions fort pertinentes qui instaurent une atmosphère troublante à mi-chemin du fantasme et de la schizophrénie. Le choix des cadrages et des plans accompagne brillamment la psychologie des personnages et ses méandres : le rideau de cheveux de Chloé à l’ouverture, emprisonnée dans ses obsessions et ses angoisses, son visage perdu dans un océan de représentations contemporaines au sein du musée où elle officie, l’escalier en colimaçon qu’elle gravit, étourdissante ascension, le miroir qui démultiplie les reflets dans le hall d’entrée du frère jumeau, la vitre qui se brise en mille éclats en conclusion fracassante… Oui, l’on est très vite happé par la virtuosité et l’intelligence des symboles que François Ozon met en exergue dans ce duellum constant entre Eros et Thanatos. Les scènes de thérapie notamment ont été remarquablement travaillées : premières séances avec amorces et floutés sensibles entre Chloé et Paul, confrontation à nu entre Chloé et son amant, cabinet-boudoir où les sens s’éveillent…
La distribution ensuite est un sans faute incontestable. Marine Vacth offre une performance d’actrice envoûtante. De Chloé, patiente fragilisée, petite coquille qui «  se sent vide », qui instaure peu à peu une intimité troublante avec son psy jusqu’au transfert inévitable « Quand vous me regardez comme ça, je me dis que j’existe », et exprime ensuite, avec une sensualité désarmante de sincérité, qu’elle aimerait continuer à «  avoir mal » tandis que son thérapeute « reste fort », elle se métamorphose peu à peu en une médusante femme à la sexualité aussi libérée qu'empêchée. Incarnant le rôle d’une jeune fille gardienne de musée, transparente dans sa fonction par définition, elle subjugue paradoxalement par sa beauté gracile, la détresse qui s’invite trop souvent son regard, sa folie vagissante et toujours présente, là, comme une menace à sa propre vie. Noyée dans son imaginaire, victime d’un être machiavélique, toutes les hypothèses se percutent dans la tête du spectateur qui s’accroche au cri de son regard. Face à elle, l’incroyable Jérémie Renier, épatant dans ce rôle en dédoublement. Capable d’incarner tout à la fois l’homme dont la douceur et l’amour soignent et rassurent que l’amant cannibale dont la puissance sexuelle n’a d’égale que la passion dévorante. Myriam Boyer, en contrepoint, achève d’apporter une note mystérieuse et inquiétante au sein de la banalité du quotidien de la jeune femme. Amenant le spectateur à s’interroger sur l’objectivité de nos perceptions et à ce que le mot normalité cache d’imposture.

« L’amant double » invite à une réflexion sur nos désirs, titille notre animalité et nos fantasmes et rappelle combien le sexe se nourrit de jeux de pouvoir et de fascination. L’excitation naît du mystère que l’on nourrit et cache tout à la fois nos névroses inavouées. En filigrane, François Ozon évoque le drame médical peu commun du jumeau parasite. Une clé de lecture séduisante à dépasser, selon nous, pour ne pas garder de ce film prenant qu'une parabole autour d'une psychose engendrée par une réalité organique mais surtout la peinture saillante d’une reconquête de soi qui passe par la chair et l’acceptation de la réalité, labyrinthe initiatique où se mêlent obscurément et comme toujours des pulsions antinomiques. 

« Mentir pour séduire. Pratique courante chez les jolies femmes, surtout lorsqu’elles sont frigides. »

L’amant double

Date de sortie : 26 mai 2017
Durée : 1h 47min
Réalisateur : François Ozon
Avec Marine Vacth, Jérémie Renier, Jacqueline Bisset, Myriam Boyer
Production : Mandarin Cinéma et Scope Pictures
Distributeur France (Sortie en salle) : Mars Films
Interdit aux moins de 12 ans