Puissent les mots poursuivre leur course sans moi

Écrit par Catherine Verne Catégorie : Coup d’plume Mis à jour : samedi 28 mai 2016 21:57 Affichages : 1355

pleursPar Catherine Verne - Lagrandeparade.fr/ Ne sait plus quoi faire de tout ce qu'elle écrit, à droite à gauche, sur un coin de zinc, à même le sol, le sable, ta peau, le matin, le soir, à midi quand il fait si chaud, quelle idée! à l'ombre au soleil déjà sous ton regard sans chapeau et pas plus loin que le bout de son nez sans lendemain mais la vie devant elle... encoreencoreencore des mots! Mais où vont-ils chercher tout ça?

Et que faire de tous ces mots, à la ronde indocile, à la danse de derviche-tourneur qui ont choisi ma bouche pour descendre d'univers improbables, où je ne marcherai jamais hélas ou que tu n'habites pas? Les jeter au vent volage, à la rue obscure, à ta figure moqueuse de veilleur attendri, qui compte patiemment combien j'ai de romans qui traînent sur l'ordi, le piano et le petit banc de la terrasse - non le banc aussi?
Que faire de tous ces mots en passe de ternir au soleil, de prendre la première pluie d'automne ou de sculpter la prochaine averse de givre? Et je songe à cette coulée délavée du temps sur mes pâles écrits, plus nus que ma peau de blonde. Que veux-tu que j'en fasse? Fais, toi, qui me regardes comme une sorte d'étrangère dont il ignore la langue. Et crois-tu que j'y entende toujours tout, moi-même de ce que ma plume ordonne? Donne, partage, éparpille. Confectionne une rose de pages dont décorer ton chevet, embrase un feu de joie, découpe des papillons au plumage en virgules.
Qui en veut, confie-lui le tout, dans son désordre joyeux, garnis ses bras ouverts de mes oeuvres effeuillées. Qu'il l'édite, qu'il le chante, qu'il le brûle, tout est comme au-dessus de mes forces. Puissent les mots poursuivre leur course sans moi, la finir plus loin que là où mon pas mince pouvait les mener.
Rien ne m'appartient de tout ce qui a jailli de moi, aveugle et ignorante. A-t-on jamais, du seul fait d'aligner trois mots, et fût-ce en une vraie belle phrase, possédé, un jour, une heure ou le temps de ta respiration à ma nuque embrassée, quoi que ce soit?