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A l’aube : Philippe Djian, intrigue en famille

Écrit par Serge Bressan Catégorie : Romans français Mis à jour : mercredi 25 avril 2018 08:19 Affichages : 312

djianPar Serge Bressan - Lagrandeparade.fr / Il dit : « Je ne sais pas ce qu’est un écrivain ». Et aussi : « Je suis toujours attiré par les gens un peu bizarres ». A 68 ans, Philippe Djian publie « A l’aube », son vingt-troisième roman. Ces derniers temps, l’auteur de « 37°2 le matin » ou encore de « Zone érogène » a fait preuve d’une grande régularité éditoriale, à raison d’un livre par an. Dans ces romans, certains relèvent l’histoire, d’autres notent le style- bref, chez Djian, il y en a pour tous les goûts. Et c’est confirmé dans la livraison 2018, avec cet « A l’aube ».

Nous voilà embarqués une nouvelle fois dans cette Amérique que le romancier né à Paris aime tant. Pour décor, la côte Est, en «grande banlieue, au milieu des arbres». On précise : à équidistance de Boston et les côtes américaines, c’est Nantucket- une île intégrée à l’Etat du Massachussetts. Un frère- Marlon, et une sœur- Joan, des « continentaux », viennent habiter dans la maison de leurs parents disparus depuis peu, morts dans un accident de voiture. Dans ce lieu inconnu d’eux, le frère et la sœur vont vivre un moment et apprendre à se connaître. Vite, on sait que Joan est une femme active, que Marlon est du genre silencieux, quasi autiste- ce qui rassure sa sœur. Et puis débarque Howard, étrange personnage, il attire, il inquiète, il annonce au frère et à la sœur qu’une cagnotte est planquée dans les fondations de la maison familiale. Et puis, il y a aussi John, le sherif adjoint. Et encore deux, trois couples, des voisins qui assurent avoir bien connu les parents. Comme souvent dans le monde de Philippe Djian, les personnages ne sont pas bien méchants, parfois ils sont un peu pervers, paumés, déglingués- aveu du romancier : « J’aime mettre en scène ce type de personnes limites car ce sont les gens que je fréquente. Je suis toujours attiré par les gens un peu bizarres, mais il ne faut pas qu'ils soient complètement fous, parce qu'après je ne peux pas communiquer avec eux… Dans mes romans, ce sont des gens bizarres, mais que j'aime quand même. Ils ne sont pas ‘’mainstream’’… »

Une autre constante chez Djian : le décadrage. Il confie : « En littérature, l'idée c'est de faire un pas de côté, de regarder en changeant l'angle ». Ainsi, de livre en livre, on retrouve des personnages un peu à la limite sur le plan moral. Par exemple, Joan présentée par l’auteur d’« A l’aube » : « Joan, elle, est partie de chez elle à dix-huit ans, elle a été prise en charge par Dora, une amie de ses parents, qui lui propose de travailler comme call-girl. Comme elle trouve que ce n’est pas pire qu’autre chose, que c’est moins dur que caissière dans un hypermarché pour un salaire dérisoire, elle accepte », Joan qui avoue : « C’est pas le plus mauvais moyen pour faire connaissance, dit-elle. Et ça paie mon loyer »- elle devient l’amante d’un homme qui fut l’amant de sa mère… Ou encore John « pas antipathique, mais simplement, en qualité de sherif, il a le pouvoir d’« influencer » certains événements… Dans une vision normale, morale, on pourrait le traiter de ripou, mais en fait ce n’est pas si simple… »
Mais voilà, dans « A l’aube » comme dans ses romans précédents, Philippe Djian jongle avec ces personnages qui mènent une double vie- il commente : « C’est vrai, tous les personnages sont un peu bizarres, un peu critiquables, parce que tous ont une double vie, tous fonctionnent un peu à côté. Les parents de Joan étaient des intellectuels, des activistes radicaux, mais la mère multipliait les amants, le père se montrait un dragueur invétéré, et il avait peut-être une manière très personnelle de collecter des fonds. De toute façon, on a tous plus ou moins des doubles vies, même si cette deuxième vie n’est ni abominable ni répréhensible. J’ai surtout l’impression, en tant que romancier, d’avoir le pouvoir de révéler sur mes personnages ce que beaucoup d’entre nous cachent dans la vraie vie… » En grand maître du suspense, Philippe Djian suggère que seul, Marlon pourrait s’en sortir- grâce ou à cause de son handicap.
Et puis, avec « A l’aube », docteur ès style acéré et professionnel de l’ellipse, le romancier poursuit son travail sur la forme littéraire. Avec lui, on est toujours dans la forme romanesque. N’empêche ! à chaque parution, il bouscule les règles du jeu. Ainsi, cette fois, dans cette histoire de famille avec vice, sexe ou encore perversité entre « Les Enfants terribles » version Jean Cocteau et le roman pavillonnaire, il a réduit la ponctuation au minimum syndical, au strict nécessaire. Le point- d’exclamation, d'interrogation ou de suspension, Djian s’en est dispensé. Pour les dialogues, il ne met pas de tiret, juste un retour à la ligne… Certains y verront, mesquins, une posture de Philippe Djian. Ils ont tort- depuis toujours, Djian travaille la langue. C’est si rare dans la littérature du moment…

A l’aube
Auteur : Philippe Djian
Editions : Gallimard
Parution : 5 avril 2018
Prix : 19 €