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Souvenirs dormants : Patrick Modiano, maître dans l’art de la fugue

Écrit par Serge Bressan Catégorie : Romans français Mis à jour : dimanche 29 octobre 2017 09:59 Affichages : 241

ModianoPar Serge Bressan - Lagrandeparade.fr / Ecrivain intemporel et Nobel de littérature 2014, Patrick Modiano est de retour. Une pièce de théâtre et surtout un roman bref, épuré : « Souvenirs dormants », sur la fugue (un art dans lequel il est maître) et les caprices et facéties de la mémoire. Lui remettant son prix de littérature en 2014, l’Académie Nobel saluait son « art de la mémoire ». Trois ans plus tard, Patrick Modiano est de retour- avec un roman, « Souvenirs dormants », et sa troisième pièce de théâtre- « Nos débuts dans la vie ». Un livre de Modiano, 72 ans depuis le 30 juillet dernier, c’est toujours un événement- c’est encore le cas avec ce roman (très court, tout juste 110 pages) sur une jeunesse perdue, sur l’art de la fugue, sur les caprices et les facéties de la mémoire. Et une fois encore, la lecture terminée, on s’interrogera : ce nouveau roman est-il autobiographique ? relève-t-il totalement de la fiction ? est-il un mix du vécu et de l’imaginaire ? A plaisir, l’auteur nobélisé entretient l’interrogation, le doute, le mystère : « Les souvenirs ont une vie propre à eux, une vie végétale. Parfois ils disparaissent, réapparaissent sous une forme légèrement différente, un peu comme des plantes qui existent dans les eaux dormantes ».

Les souvenirs, dormants, ont emmené Patrick Modiano cette fois dans les premières années 1960. On retrouve un jeune homme, Jean D., la vingtaine, un peu moins, un peu plus. Son mode de vie depuis l’enfance : la fuite, la fugue- « Fugues des pensionnats, fuite de Paris par un train de nuit le jour où je devais me présenter à la caserne de Reuilly pour mon service militaire, rendez-vous auxquels je ne me rendais pas. Et cela a duré assez longtemps, je dirais jusqu’à vingt-deux ans. Etait-ce comme ces maladies de l’enfance qui ont de drôles de noms : coqueluche, varicelle, scarlatine ? » Le hasard de la vie qui va le fait rencontrer six femmes (dont trois déjà croisées dans des romans précédents) : Martine Hayward, Mireille Ourousov (une Landaise qui a vécu en Espagne avec un Russe), Geneviève Dalame (secrétaire aux studios Polydor et qui habite dans une chambre d’hôtel), Madeleine Péraud, Mme Hubersen... et une sixième femme dont on ne connaîtra pas le nom- on saura d’elle qu’elle a tué un homme, que le narrateur est devenu son complice en la débarrassant de son arme, en l’aidant à s’enfuir et disparaître. Il y a aussi un homme, un peu marlou sur les bords, il s’appelle Jacques de Bavière (ou Debavière, Jean D. ne s’en souvient plus précisément)…
Dans ces « Souvenirs dormants », il y a aussi encore et toujours Paris. Pas seulement pour décor de tout texte « modianesque », mais aussi personnage incontournable, indispensable. A une époque où l’on écrivait encore au stylo plume avec l’encore bleu Floride », où les attentats de l’OAS et polices parallèles faisaient partie de l’ordinaire, le narrateur confie : « Paris, pour moi, est semé de fantômes, aussi nombreux que les stations de métro et tous leurs points lumineux, quand il vous arrivait d’appuyer sur les boutons du tableau des correspondances ». Mesquinement, un critique qui croit faire écho a persiflé, affirmant qu’« avec l’automne, les Modiano rétrécissent »- c’est grotesque, depuis toujours cet auteur qu’on a découvert en 1968 avec « La Place de l’Etoile » brille par un art de la fugue, mais aussi un art de l’épure. On entend aussi la rengaine : Modiano n’est pas un auteur à la mode, et ces autres qui avancent : de Modiano, au siècle prochain, il ne restera rien. Mais ce romancier n’a jamais été à la mode, ne l’est pas, ne le sera jamais- il est tout simplement hors mode. Patrick Modiano est un écrivain intemporel. Romancier du passé flou et de la jeunesse perdue, il pratique avec une élégance extrême l’écriture comme d’autres se mettent sur le dos, font la planche et tentent de raviver ces souvenirs dormants…

Souvenirs dormants
Auteur : Patrick Modiano
Editions : Gallimard
Parution : 26 octobre 2017
Prix : 14,50 €

A lire également : « Nos débuts dans la vie », pièce de théâtre de Patrick Modiano. Gallimard, 26 octobre 2017, 12 €.