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L’homme coquillage : Asli Erdoğan et l’attirance de l’inconnu

Écrit par Serge Bressan Catégorie : Romans étrangers Mis à jour : lundi 12 mars 2018 19:29 Affichages : 278

ErdoganPar Serge Bressan - Lagrandeparade.fr / En août 2016 après le coup d’Etat manqué en Turquie, elle a été arrêtée. Emprisonnée pendant quatre mois et demi, au titre de « destruction de l’unité de l’Etat ». Asli Erdoğan raconte : « La police est entrée en août 2016 dans mon appartement avec une unité des forces spéciales, une cinquantaine d’hommes. J’étais en short et en T-shirt et ils ont ravagé mon appartement pendant sept heures. Puis, ils m’ont détenue 48 heures au poste de police. Et nous n’avons pas été arrêtés pour propagande terroriste. J’ai été arrêtée, et je crois que je suis la première écrivaine au monde dans ce cas, pour destruction de l’unité de l’Etat… »

A 51 ans, elle vit aujourd’hui en exil « en liberté conditionnelle » à Francfort alors que son procès a débuté le 6 mars dernier en Turquie avec le risque de prison à perpétuité. Au même moment, parait la version française de son premier roman, « L’homme coquillage », sorti originellement en 1992. Bien sûr, il se trouvera quelques médisants qui accuseront doctement l’éditeur de surfer sur la vague de l’actualité ou encore de faire les fonds de tiroir d’une des auteurs les plus importants de la littérature turque contemporaine- on ne leur répondra que par le mépris, ils ne méritent pas mieux…

L’an passé, nous était arrivé un recueil de chroniques, « Le silence même n'est plus à toi », qui faisaient écho à cette Turquie dirigée de main de fer par un autre Erdoğan (Recep Tayyip, sans lien de parenté). Avec « L’homme coquillage », donc le premier roman d’Asli Erdoğan, on découvre ses premiers pas en littérature. Bien sûr, on pourrait pointer quelques faiblesses de ci de là mais ce ne sont que broutilles, comparé à la force du récit que l’auteure turque développe. Venue à la chose écrite à 25 ans après deux tentatives de suicide (l’une à 10 ans, l’autre à 22 ans) puis après avoir travaillé au Centre européen de recherche nucléaire à Genève comme chargée de recherche en physique nucléaire et passé deux années en Amérique du sud pour des études d’anthropologie, elle développe immédiatement des thèmes qu’on retrouvera dans ses romans suivants : l'amour impossible, la vie en terre étrangère, le danger comme un défi…
Dès les premières pages de « L’homme coquillage », le ton est donné. La narratrice, une jeune chercheuse en physique nucléaire (qui ressemble grandement à Asli Erdoğan), passe quelque temps sur l’île Sainte-Croix, aux Caraïbes. Elle y a été invitée pour participer à un séminaire. Rapidement, elle, la jeune Turque se met à l’écart du groupe réuni dans un hôtel de luxe. Elle sort, va sur les plages sauvages des alentours- pas le moindre touriste, là. Là, elle va croiser Tony « l’homme coquillage »- il va lui apprendre le chant de l’océan, elle va l’aimer « d’un amour profond, féroce et irréel ». Elle raconte aussi : « L’été où j’ai rencontré Tony, j’étais au bout du rouleau. Depuis presque deux ans, je travaillais dans le plus grand laboratoire de physique nucléaire d’Europe. Pour mes collègues, ma famille, mes amis, j’avais une situation enviable et digne d’éloges. J’avais accumulé les diplômes des meilleures écoles un peu comme on empile des serviettes, et réussi, alors très jeune, à vingt-cinq ans, à faire partie du premier contingent d’étudiants turcs acceptés en thèse dans ce gigantesque laboratoire… »
Avec l’homme coquillage, cet « être au physique rugueux, presque effrayant, mais dont les cicatrices l’attirent immédiatement » et « inscrit dans la nature et la violence », la jeune narratrice va connaître l’amour. Ce sera une histoire emplie d’impossibilités. Aslı Erdoğan, dès ce premier roman, faisait montre d’un sens immense de la profondeur- du récit, des sentiments… « L’homme coquillage », délicatement écrit, c’est l’attirance de l’inconnu- géographique, social ou humain. Un roman où l’on est en permanence en équilibre incertain, là tout au bord du gouffre…

L’homme coquillage
Auteur : Asli Erdoğan
Editions : Actes Sud
Parution : 7 mars 2018
Prix : 19,90 €