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Voyager : Russell Banks, « géant » des lettres et bourlingueur

Écrit par Serge Bressan Catégorie : Romans étrangers Mis à jour : lundi 31 juillet 2017 12:15 Affichages : 327

Russel BanksPar Serge Bressan - Lagrandeparade.fr / Un souvenir de lecture, du temps où il avait 22 ans, et placé en exergue de son nouveau livre. Ce sont des mots de Marguerite Yourcenar, extraits de « Mémoires d’Hadrien » : « Comme le voyageur qui navigue entre les îles de l’Archipel voit la buée lumineuse se lever vers le soir, et découvre peu à peu la ligne du rivage, je commence à apercevoir le profil de ma mort ». Voilà, c’est l’ouverture de « Voyager », le nouveau et resplendissant livre de Russell Banks, 77 ans, tenu pour un des « géants » de la littérature nord-américaine contemporaine. Un livre qui raconte des voyages à travers le monde. Qui évoque aussi la fin proche du grand voyage de la vie. D’une vie, celle de l’auteur- « le livre a été écrit par quelqu’un d’âgé qui s’approche du dernier voyage, confie Russell Banks. Oui, il était inévitable que je finisse par y revenir moi-même. Lorsqu’on s’approche de la fin, on repense forcément à ses débuts… »

 

Romancier à grand succès (« Affliction »– 1989, « De beaux lendemains »- 1991, « Sous le règne de Bone »- 1995, « American Darling »- 2004 ou encore « Lointain Souvenir de la peau »- 2011), Russell Banks change, avec « Voyager », de registre. Pour ce livre de mémoires (sans être des mémoires tout en étant des mémoires), il a opté pour le « travel writing »- ce genre que pratiquait avec grand bonheur Bruce Chatwin (1940- 1989). Raconter ses voyages pour, en fait, se raconter… On se met dans les pas de Banks le bourlingueur. C’est le bon plaisir, la Caraïbe, l’Himalaya, la Cordillère des Andes et aussi une étape à Cuba où Banks s’entretient avec Fidel Castro qui lui confiera regretter d’avoir fait confiance aux Russes, une halte à Chapel Hill pour, vingt ans après, des retrouvailles « hippies »… Ou encore cette fugue à Edimbourg où il se marie dans le secret avec Chase- sa quatrième épouse. « Je ne décris pas des êtres, leur apparence, leur pensée, sans prendre en compte le contexte politique dans lequel ils sont inscrits, confie l’auteur de « Voyager ». On me définit parfois comme un écrivain politique. Je ne dirai pas cela. Il se trouve que j’observe naturellement les gens dans leur environnement politique et social, ainsi que leurs habitudes intimes et domestiques et les relations qu’ils entretiennent les uns avec les autres ». 
Recueil de récits de voyage, livre de vie, « Voyager » ne fait pas référence seulement à la bourlingue- c’est un clin d’œil appuyé de Russell Banks à la sonde spatiale Voyager 1, lancée en 1977 par la Nasa. Explication de l’écrivain : « Le satellite Voyager a été créé pour traverser le système solaire sans tomber dans les orbites des planètes, mais aussi pour passer suffisamment près d’elles pour réussir à les voir clairement. Cela me semblait être une bonne métaphore du travail de l’écrivain. Il doit être suffisamment près des choses pour les voir, mais pas non plus trop près, car il risquerait d’être aspiré. C’est aussi une métaphore du mariage, de mes mariages en tout cas ! En couple, je suis toujours attiré vers le monde de l’autre, mais, en même temps, j’essaie de ne pas trop subir sa gravité, sans quoi je me désintégrerais dans l’atmosphère… » Chantre des déclassés et des « gens ordinaires », Banks sait mieux que quiconque entrelacer, entremêler histoire personnelle, environnement politico-social et dimension historique. Mieux que quiconque, il sait aussi faire de l’action de voyager un examen de conscience, une méditation intense. Le cœur, l’âme, voilà ce qui nourrit ce grand bourlingueur devant l’éternel qu’est, depuis l’enfance, Russell Banks, ce « roc américain »…

Voyager
Auteur : Russell Banks
Editions : Actes Sud
Parution : 3 mai 2017
Prix : 22,50 €