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Lionel Shriver : une dystopie américaine

Écrit par Serge Bressan Catégorie : Romans étrangers Mis à jour : mardi 30 mai 2017 16:10 Affichages : 207

ShiverPar Serge Bressan - Lagrandeparade.fr / L’Amérique est dans tous ses états, ramenée au rang d’un pays du Tiers-Monde. L’eau y est rationnée. Le président est un Latino, et il fait ses discours en espagnol. Le Mexique voisin envisage la construction d’un mur à la frontière pour empêcher les Américains d’émigrer… Voilà pour le décor de « Les Mandible. Une famille, 2029- 2047 », le nouvel et treizième roman (le huitième en VF) de l’Américaine Lionel Shriver, mondialement (re)connue depuis son best-seller, « Il faut qu’on parle de Kevin » (2006) puis « La double vie d’Irina » (2009) et « Double faute » (2010).

Installée depuis quelques années à Londres, l’auteure américaine, 60 ans, s’est fait une spécialité : pointer les travers de l’Amérique. Elle a poussé l’expérience encore un peu plus loin avec « Les Mandible… » en écrivant une dystopie étourdissante, terrifiante et follement réaliste avec l’histoire d’une famille menée par le patriarche nonagénaire et qui fut richissime. Sur deux décennies, on va donc suivre cette famille, tous les personnages qui la constituent et qui attendent la mort du patriarche pour récupérer l’héritage- du moins, le peu qui va rester, vu l’état économique calamiteux d’un pays où le dollar ne vaut plus rien. Lionel Shriver a écrit un roman fleuve (plus de 500 pages) mais surtout elle livre un texte dans lequel, à aucun moment, l’économie ne devient le sujet principal. Avec une écriture vive et pointilleuse, la romancière américaine montre surtout et avant tout les personnages d’une famille et leur action, leur réaction dans une situation de crise.  

Après avoir écrit, entre autres, sur la folie destructrice ou encore l’obésité, où avez-vous trouvé l’idée de ce nouveau roman, « Les Mandible. Une famille, 2029- 2047 » ?
Si je me rappelle bien, j’avais lu voilà déjà longtemps un essai d’Edward Luce, un journaliste britannique qui travaille au « Financial Times ». Son livre, paru en 2012, était titré « Time To Start Thinking: America and the Spectre of Decline ». J’avais en tête d’écrire un jour un livre sur le déclin de l’Amérique, en particulier de l’Empire américain… tout en restant dans la fiction. Parce que « Les Mandible… », c’est et ça restera une fiction !

N’empêche ! pour se lancer dans l’histoire des Mandible…
… oui, je sais, c’est un sujet sacrément technique. Donc, il faut une solide culture en économie. Et ce n’est pas vraiment mon cas même si j’écris pour des journaux comme « The Economist » ou « The Wall Street Journal » ! Alors, avant de me lancer dans la rédaction du roman, j’ai effectué un énorme travail de documentation. J’ai beaucoup lu, et j’ai trouvé cela vraiment amusant. Je suis revenue aux bases de l’économie- revenir au passé, ça permet de comprendre le présent et parfois aussi d’envisager le futur…

Ce qui veut dire que tout ce que vous évoquez dans ce roman est prévu, envisagé par les experts ?
Oui. On sait déjà depuis quelque temps que, dans les années 2040, la population mondiale sera d’environ 10,2 milliards de personnes mais qu’une grande partie des ressources naturelles de notre planète aura disparue.

mandibleEt c’est tout ça, avec ces allures d’apocalypse qui vous a conduit à écrire ce roman, à suivre cette famille des Mandible sur quatre générations ?
J’ai écrit pour plusieurs raisons. D’abord, j’ai calculé à quelle période du 21ème siècle je serai encore là si je vis aussi longtemps que mon grand-père paternel qui est mort à 96 ans. Ensuite, j’ai pensé à l’eau qui sera le grand problème de ce siècle. Et aussi cette donnée selon laquelle en 2020 un tiers de la population des Etats-Unis parlera espagnol- ce qui, pour le roman, m’a donné l’idée d’un président américain latino qui fait ses discours en espagnol !

Pourquoi avoir nommé la famille du roman Mandible- « mandibule », en français ?
Je voulais un nom fort et formidable. Et aussi primitif. Et j’avais le nom de la famille avant même de commencer l’écriture du roman. Une fois que j’ai le nom, se dessinent à moi les personnages avec leurs caractéristiques, leur personnalité… J’écris, j’essaie de faire mon mieux. Il faut surtout que tout ce qui est écrit ait du sens.

La construction des « Mandible. Une famille, 2029- 2047 », est très travaillée avec deux grandes parties, de nombreux personnages…
C’était un défi pour moi, mener à son terme et à bien cette histoire, cette aventure. J’ai donc envisagé le roman en deux séquences, la première étant très centrée sur l’économie et sur les conséquences que pourrait avoir la dette colossale des Etats-Unis sur la vie quotidienne des Américains. Dans la deuxième séquence, je me suis plus attachée aux personnages. Avec chacun d’entre eux, j’ai pu analyser leur réaction face à la crise. Et j’ai privilégié les dialogues plutôt que les descriptions, de telle sorte que le lecteur soit actif.

Parmi tous les personnages de cette famille menée par le patriarche nonagénaire, quels sont ceux pour lesquels vous éprouvez de la tendresse, de l’affection ?
Il y en a deux. Willing, l’adolescent. Il sait ce que les adultes ne savent pas- ou ne veulent pas savoir. Et il y a Nollie, la tante. Elle est Américaine, écrivain qui a connu un certain succès et qui envisage de revenir aux Etats-Unis…

Nollie, c’est vous ?!
Vous avez trouvé ? Oui, Nollie c’est l’anagramme de Lionel. J’ai trouvé follement plaisant de me glisser dans le roman, de me parodier. Au fil du roman, elle a même pris une dimension nouvelle, avec un charme presque pervers. Nollie, je trouve que c’est une belle représentation de la vieillesse… et peut-être que je recommencerai dans un prochain roman !

Aux Etats-Unis, en 2014, lors de la sortie de « Les Mandible. Une famille, 2029- 2047 », un journal vous a accusé de « racisme »…
Oui… oui… le journaliste qui a écrit l’article est démocrate alors que, moi, je suis « libertarian ». Libertaire, vous dites en français ? Donc, dans le livre, il n’a surement pas trouvé ce qu’il attendait, ce qu’il espérait. Tant pis…

On vous surnomme « la Cassandre des lettres américaines »- en référence à la Cassandre de la mythologie grecque qui, entre autres, avait reçu d’Apollon le don de prédire l’avenir…
C’est le « New York Times » qui m’a surnommée ainsi. C’est gentiment moqueur. Mais il y a une part de vérité. En effet, dans mes livres, j’essaie de prédire les catastrophes. Mais je le fais toujours avec humour !

Les Mandible. Une famille, 2029- 2047
Auteur : Lionel Shriver
Editions : Belfond
Parution : 4 mai 2017
Prix : 22,50 euros

Crédit-photo : Eva Vermandel