Eric Liberge : "C'est par nous et en chacun de nous, je crois, qu'existe le sacré."

Écrit par Julie Cadilhac Catégorie : Interviews Mis à jour : jeudi 5 mai 2016 08:09 Affichages : 2164

Le facteurPar Julie Cadilhac - Lagrandeparade.fr/ En 1996 Eric Liberge se lance dans le projet "Monsieur Mardi-Gras Descendres". De courts extraits sont d’abord publiés dans les revues PLG, Ogoun et Golem . En 1998, "Bienvenue !", le tome 1, voit le jour chez Zone créative. L’album reçoit le Prix René Goscinny en 1999 et l'album est réédité ensuite chez Pointe Noire. Trois albums plus tard, l'auteur délaisse la série phare pour publier "Tonnerre rampant " puis "Métal", chez Soleil. Les Éditions Dupuis rééditent en 2004 les trois premiers volumes de «Monsieur Mardi-Gras Descendres » qui sont suivis en 2005 par la sortie d’un quatrième - et dernier - volume inédit. Éric Liberge crée alors en parallèle également avec Denis-Pierre Filippi, "Les Corsaires d'Alcibiade".

"Monsieur Mardi-Gras Descendres" décrit un purgatoire étrange dans lequel est tombé par accident un cartographe du nom de Victor Tourterelle. Quand et comment est né ce purgatoire? Au Moyen-Âge, suite à la demande du Seigneur Philibert Étienne qui a ordonné à son subalterne de réécrire les termes de la vie après la mort, ignorant qu’il allait s'y trouver projeté par la suite et expérimenter sa maudite création. Le Refrigerium ( pour les premiers chrétiens, "un lieu de rafraîchissement pour les âmes défuntes" ) est une cité entière constituée d'ossements et peuplée de squelettes terriblement lucides, un repaire de malfrats en tous genres qui sont condamnés à errer pour l’éternité sous un ciel noir comme l'encre.
En mars 2016 vient de paraître le prologue de cette saga baroco-mystique. On y suit le personnage du facteur, homme de pouvoir, dans sa quête désespérée de sens...

Cet ouvrage ne manque pas de génie : c'est un peu Shakespeare et Rabelais qui trinquent ensemble avec un "triple calva maison marande". Ajoutez-y des dessins de haut vol dans une bichromie aussi pertinente que saisissante et vous toucherez déjà un peu au plaisir de la lecture de ce "Facteur Cratophane". D'élucubrations humoristiques en digressions métaphysiques, l'on erre en compagnie d'êtres d'os et de conscience qui partagent les mêmes interrogations que les vivants...Ironie post-mortem délicieuse, n'est-ce pas? 

Eric Liberge nous a offert une interview passionnante, conséquentielle de l'acuité et de l'intelligence de son travail d'auteur. Ne résistez pas à la tentation! 

J'en conclus, moi, qu'il faut se fondre dans le système dont on souhaite la destruction, afin d'en connaître les rouages et le faire exploser de l'intérieur.

Philibert

Le Facteur Cratophane est une sorte de prologue de votre série " Monsieur Mardi-Gras Descendres". D'où l'idée est-elle née? De suggestions de lecteurs fidèles? De l'envie d'expliquer l'origine du purgatoire que vous aviez créé?
L'idée de faire ce prologue m'est venue en 2009, à la suite d'une énième question que l'on me posait sur les pourquoi et comment du café dans la série. Je me suis dit qu'il manquait peut-être quelque chose à l'édifice ''Mardi-Gras''. En même temps, au fond de moi, j'avais terriblement envie de retourner dans mon univers, et d'agir en tant qu'auteur complet, ce que je ne faisais pas, à l'époque, sur les Corsaires d'Alcibiade (Dupuis 2002-2010) série scénarisée par Filippi. De fait, à y bien réfléchir, il manquait effectivement la première pierre à l'histoire du Purgatoire, et donc place pour un nouvel album. J'en ai donc fait part à Dupuis, qui s'est dit ''enthousiaste'', et me suis mis de suite au travail.



Le Facteur Cratophane met en place un univers à part entière, régi par des codes insondables, des autorités arbitraires, une géographie singulière...On imagine le temps que cela a dû vous prendre de concevoir ce Refrigerium ! Quelles sont les méthodes de travail indispensables à la conception d'un tel monde fantastique ?
Du point de vue du lecteur, ce travail de création peut effectivement sembler monumental, mais pour ma part, il n'en est rien. C'est un souffle dans lequel je baigne et qui sort naturellement. Je ne dis pas que tout y est facile, car la réalisation des dessins est un vrai pensum, mais pour imaginer tout cela, je n'ai pas à chercher ni construire laborieusement, car ces visions, ces narrations s'imposent à moi. C'est aussi pour cela que je dis que Mardi-Gras DESCENDRES, c'est véritablement ''chez moi''. Je n'ai qu'à retranscrire ce que je vois, et ne le perçois donc pas comme un travail – mais plutôt comme une libération, un soulagement qu'enfin tout se mette en danse, à exister sur papier. Il arrive par contre que certaines scènes, certains décors soient difficiles à réaliser, car il y a des choses évidement complexes. C'est peut-être dans cette partie du travail que l'effort est tangible. Et il arrive souvent que ma retranscription papier me semble inférieure à ce que je vois dans mes rêvasseries osseuses. C'est d'ailleurs presque toujours le cas. Mais j'ai appris à lâcher prise et admettre que rien ne peut être, ne doit être parfait. La règle que je suis pour travailler sur Mardi-Gras, c'est la règle de la logique absurde : tout a le droit d'être délirant jusqu'au paroxysme, à partir du moment où chaque chose suit la logique de notre vie terrestre – un jeu de miroirs avec ici-bas, en somme.

Mardi-Gras DESCENDRES, c'est véritablement ''chez moi''.

Quelles ont été vos références et vos sources d'inspiration pour concevoir Le Facteur Cratophane...les mêmes, on imagine, que celles de " Monsieur Mardi Gras Descendres"?
En bande dessinée, un mentor : Philippe DRUILLET – le seul qui m'ait déculpabilisé dans ma démarche de vouloir parler de la mort, et d'oser placer mes histoires hors de la vie terrestre, si je puis dire. Tout cet aspect est encore énormément tabou dans la société française. Au début, j'ai du donc beaucoup lutter contre ces à priori, dont étaient pétris les éditeurs de l'époque. Pour le reste, hors BD, j'ai beaucoup regardé la peinture, le symbolisme, la gravure. La bande dessinée en soi n'a pas été le terreau principal d'inspiration pour Mardi-Gras – j'ai plutôt cherché bien au fond de moi. Et pour le Facteur, je suis descendu encore plus profond, pour aller toucher cette fois certaines convictions inexplicables sur la mort, afin d'en parler sur le mode du jeu de symboles et de l'humour, car la tristesse dans cette série est proscrite ! Pas de noir sur noir. Je parle avant tout de la vie, dont la mort n'est qu'une étape, une transformation.

Il arrive souvent que ma retranscription papier me semble inférieure à ce que je vois dans mes rêvasseries osseuses. C'est d'ailleurs presque toujours le cas. Mais j'ai appris à lâcher prise et admettre que rien ne peut être, ne doit être parfait.

Eric LibergePour illustrer le lieu de résidence des défunts, vous utilisez uniquement le noir et blanc. Pourriez-vous nous en dire davantage sur les matières, les outils et les supports avec lesquels vous concevez vos images ?
Pour le facteur, je suis revenu aux techniques traditionnelles de la bande dessinée : papier aquarelle 250 gr, plume, pinceau et encre de chine. Sur le T4, j'avais voulu expérimenter avec l'ordinateur, ce qui était très bien à l'époque, mais le style graphique que demande ce type de récit, c'est le pur noir & blanc sur planche. J'ai aussi voulu traiter chaque case comme je fais une couverture, qu'il n'y ait pas de différence entre le dessin de couverture et l'intérieur de l'album – ce qui est souvent le cas, par ailleurs, sur toutes sortes de Bds. Ainsi, on peut se sentir trompé sur l'album que l'on achète, lorsqu'à l'ouverture du livre on constate dans les cases un dessin de 2e catégorie. Je me suis dit ne pas vouloir offrir deux visions, celle de la couverture, et un intérieur de qualité, d'intensité moindre. Tout est donc coulé dans le même moule. Plus généralement, dans tout mon travail en bande dessinée, j'ai tout essayé : techniques infographiques sur écran, mélange dit de ''techniques mixtes'', couleur directe, et noir et blanc. C'est dans cette dernière façon de faire que je me retrouve le mieux.



La tristesse dans cette série est proscrite ! Pas de noir sur noir. Je parle avant tout de la vie, dont la mort n'est qu'une étape, une transformation.

Certains personnages se démarquent très vite des autres êtres squelettiques à la morale toute relative, dont cette jeune femme qui refuse de perdre son enveloppe charnelle...Comment sont nés vos personnages? Avez-vous fait une liste de réactions possibles des humains vis à vis de leur décès et décidé par la suite de les incarner? Cette jeune femme se retrouve-t-elle ensuite dans " Monsieur Mardi-Gras Descendres"?
Non, c'est le personnage Pétronille Fête-Dieu qui accompagne Mardi-Gras dans les tomes suivants. On m'a souvent questionné sur l'absence des femmes au Purgatoire. Ma réponse étant qu'il y en a, bien sur, mais que tout le monde se retrouve quasiment indifférencié à cause de la violence qui règne dans ces lieux inhospitaliers. Les personnages, comme le récit, s'imposent à moi de la même manière, souvent à la façon d'un défi. J'ébauche une idée, elle prend un tour absurde, parfois extrême -  et c'est justement parce qu'elle prend ce virage qu'elle est bonne. Si elle restait sage ou plate, elle n'offrirait pas la même plasticité. En gros, je sais où je veux aller, ce que je veux dire. Ensuite, je cherche à mettre en scène, à symboliser tout cela par les mécaniques de la comédie métaphysique qu'est le monde de Mardi-Gras DESCENDRES, et qui tourne en roue libre. C'est une transposition de choses graves à dire, en scènes comiques et mystiques à la fois.



Facteur Se mêlent intrinsèquement dans votre roman graphique l'humour et la philosophie, le trivial et le spirituel... Le Facteur Cratophane est-il le reflet de son auteur? Bon vivant et en même temps pétri de questionnements sur l'existence et ses mystères? 

Si vous voulez - oui c'est très juste ! Je crois que je veux avant tout dépeindre la vie humaine. Ici bas, nos préoccupations sont limitées au seul champ terrestre, mais une fois passés de l'autre côté, notre perception s'élargit. Donc on garde notre regard des choses de la chair, augmenté de nouvelles certitudes plus universelles, que la vie continue après la mort. Le discours quotidien s'en trouve donc enrichi, et là-dessus vient se greffer une avalanche de considérations mystiques qui se banalisent et deviennent à leur tour des préoccupations quotidiennes. C'est juste une histoire de milieu de ''vie'', qui crée ce décalage intéressant, un fil sur lequel il me semble que je peux tirer sans fin.

L'histoire du cartographe convoité que l'on observe dans l'immense télescope et dont on essaie de précipiter la mort est le personnage principal de votre série : Victor Edouard Georges Tourterelle - rebaptisé "Mardi-Gras Descendres" "en fonction du nom des Saints qui coincidaient" avec sa date de décès -  n'apparaît cependant qu'à titre - presque- d'anecdote dans ce prologue, c'était voulu?
Oui, car ce premier volume concerne principalement le facteur. Victor Tourterelle est sobrement présenté, mais il n'est pas ici le personnage principal.



Comment se conçoit un bon prologue selon vous? C'est un ouvrage qui doit satisfaire à la fois les lecteurs de la série et ceux qui débuteront - comme nous! - par le commencement... Quelles questions vous êtes-vous posées à ce sujet? Vous êtes-vous heurté à des difficultés? Lesquelles?
La principale difficulté a été de ne pas être redondant sur ce que le lecteur connait déjà de la série. Dans ce volume, je montre l'origine du Refrigerium, dont le lecteur connait déjà pratiquement tous les contours. Il m'a donc fallu montrer de nouveaux  aspects tout en retrouvant un peu les anciens. Et c'est ensuite le récit qui a su doser ce mélange. Ensuite, beaucoup d'amis lecteurs m'ont mis une sorte de pression psychologique en prévenant qu'une préquelle, en cinéma ou ailleurs, s'avère souvent décevante par rapport à la série d'origine, car la surprise de la découverte n'existe plus vraiment. C'est pourquoi j'ai traité cet album comme quelque chose de volontairement à part, en tâchant simplement de me faire plaisir avant tout. C'est pourquoi j'avais demandé à Dupuis qu'aucune limitation sur le nombre de pages ne me soit posé. Au début, il devait faire l'équivalent de 2 x 54 pages. Il y en a 35 en plus... j'ai besoin d'espace. Je ne veux plus me restreindre aux gabarits 46, 54, 62 pages. Si une double page s'impose comme celles des deux bagarres générales, eh bien je la fais comme je la vois. Et c'est ainsi que j'abaisse les difficultés - en faisant sauter les limites.



Philibert Etienne est un personnage paradoxal...à la fois épouvantable conspirateur lorsqu'il était en vie, il devient ensuite pétri de bonnes intentions et mu par une âme rebelle...tellement qu'il en devient sympathique...Comment ce personnage a-t-il immergé dans votre crâne ?
Philibert est en proie à la peur et au remord. Il se rend compte des conséquences de sa création. Il évolue par prises de conscience successives, qui le mettent malgré lui dans une position de rebelle – la même position délicate que Tourterelle en somme. Philibert veut avant tout réparer ses fautes, mais ce ne sera pas si facile. J'ai voulu à travers lui pointer les formes effrayantes que peuvent prendre les conséquences de nos noires pensées, des actes de la même nature. Ils prennent surement forme tels quels ailleurs. Le facteur est pour moi LE personnage principal de la série. C'est d'ailleurs souvent ainsi, qu'un personnage secondaire s'avère être finalement l'épine dorsale de l'histoire. Et je préfère aussi les personnages qui ont un lourd passé, quelque chose qu'ils trainent derrière eux comme un boulet. Mardi-Gras est presque trop lisse à côté de lui. Mais peut-être découvrira-t-on le contraire, à l'avenir ?



Et d'ailleurs - question idiote ( on en a plein mais on vous en dispensera) -...pourquoi Philibert a-t-il toujours sa moustache?
Cette moustache, c'est un noble reste de la vie terrestre. Pourquoi est-il le seul à l'avoir gardée ? La marque des monarques, peut-être ? Ce serait alors sa couronne en ce monde – cette idée me plait bien. C'est avant  tout un attribut comique. Une moustache sur un squelette – encore une fois, cette image s'est imposée à moi. Cela contribue sûrement à humaniser notre facteur et à le rendre moins effrayant sous son crâne.



Je trouve qu'en BD l'effort de lecture s'appauvrit. Un album de 46 pages, par exemple, peut se lire en ½ heure, montre en main. Et bien pour mes albums, je n'ai pas envie de cela. 

CratophaneOn trouve dans vos textes de nombreux mots de vocabulaire issus du grec ou du latin ; avez-vous une appétence particulière pour les langues anciennes ?
Oh, c'est tout le débat actuel – la culture qui se perd. Eh bien oui, je trouve que les références grecques et latines, mais aussi celles du 18e siècle, font une belle musique, aussi dans la bande dessinée. Il faut dire que parmi les personnages, il y a des défunts de toutes les époques, qui gardent logiquement en bouche la façon dont ils s'exprimaient de leur vivant terrestre. Mais plus généralement, je trouve qu'en BD l'effort de lecture s'appauvrit. Un album de 46 pages, par exemple, peut se lire en ½ heure, montre en main. Et bien pour mes albums, je n'ai pas envie de cela. Le texte que je joins à mes cases est peut-être long, exigeant et violent pour le lecteur, il est indissociable de ce que raconte Mardi-Gras DESCENDRES. Et, c'est vrai, il faut faire un certain effort de lecture pour entrer dans mes albums. Parfois je m'en excuse, mais c'est partie de ce que je suis, et je ne vois pas d'autre façon de le faire.

Outre cela, votre prose surprend - très agréablement - par son langage soutenu...on aurait pu imaginer aux Enfers que le propos soit moins châtié, on devine là aussi la signature d'un auteur qui prise les mots et l'élégance du langage ?
C'est effectivement une élégance. Lorsqu'on lit Sade, la langue est très soutenue, et il raconte l'Enfer dans ses pages – cela n'en est que plus violent. La violence ordurière à la façon du film ''l'Exorciste'' ne m'évoque rien d'autre que le ton sur ton, que je veux absolument éviter. Si le diable venait à se matérialiser, ce serait un dandy, comme dans ''Le Maitre et Marguerite''. Et puis c'est tellement plus agréable de lire une belle langue. On peut y faire passer tellement plus de choses, et plus de pensées...



Enfin, quand on lit votre ouvrage, une phrase, issu de l'épître Saint-Paul, s'impose : "Les voix du Seigneur sont impénétrables"...Même après la mort, les questions "existentielles" et "métaphysiques" demeurent. Une sorte de supplice éternel, c'est bien ça ?
Je crois que nous n'aurons jamais les réponses – du moins sur Terre. La vie terrestre est sûrement faite pour cela - ne pas savoir - ou du moins, oublier ce que nous avons su pour profiter au mieux de notre passage dans le monde de la matière. Alors, oui, quoi que nous imaginions, cela nous semble impénétrable. Mais je crois que nous cherchons midi à quatorze heures, en voulant les preuves des preuves. L'essentiel est au fond de nous, et c'est hélas l'endroit que nous ne regardons jamais, ou que nous confondons avec notre nombril. C'est par nous et en chacun de nous, je crois, qu'existe le sacré.

Le Facteur Cratophane
Prologue à Monsieur Mardi-Gras Descendres
Editions : Dupuis
Auteur : Eric Liberge
Parution : 4 mars 2016
Prix: 25€