Florence Dupré la Tour : "Je n'aime pas tout maîtriser. Il me faut des réserves d'incertitudes, d'intuitions, de dangers."

Écrit par Julie Cadilhac Catégorie : Interviews Mis à jour : mardi 12 avril 2016 23:01 Affichages : 1535

Florence Dupré la TourPar Julie Cadilhac - Lagrandeparade.fr/ Florence Dupré La Tour est née à Buenos Aires en 1978, en même temps que sa jumelle. Son enfance et son adolescence sont rythmés par des changements de résidence récurrents : avec ses parents, ses frère et sœurs, elle vivra ensuite à Troyes, puis en Guadeloupe pour atterrir à Lyon. Après un tour à l'école de dessin Émile Cohl, elle part sur Paris, travaille notamment sur l'adaptation animée de Petit Vampire de Joann Sfar puis retourne sur Lyon imaginer des BD et des jeux de rôles.

En janvier 2016 est paru le premier tome d’un triptyque intitulé « Cruelle » à la maïeutique passionnante. Florence y évoque son enfance, ses relations avec ses proches et tente de comprendre les mécanismes de ses agissements d'alors. Tout en noir et blanc, avec un trait naïf et expressionniste, l'effet crayonné des dessins de cet ouvrage sied à merveille avec l’état d’esprit d’un scénario au pacte autobiographique troublant de sincérité. Un roman graphique qui nous a séduits autant par sa singularité que son caractère...que l'auteur semble avoir également bien trempé et ce n'est pas pour nous déplaire!

Entamer une œuvre autobiographique n'arrive pas à n'importe quel moment de sa vie, on imagine? Devenir mère a déclenché le besoin de revenir sur votre enfance et votre sentiment d'imperfection?
Oui, en effet, l'autobiographie n'arrive pas à n'importe quel moment de la vie et devenir mère ne fait absolument pas partie de mes moteurs d'écriture, que je garderai pour moi en cela qu'ils ne sont pas très avouables.

Partiez-vous avec des inquiétudes? Ou notre époque, plus ouverte vers l'intime, facilite tout de même, selon vous, les confessions?
Les seules inquiétudes qui me traversent lorsque j'écris sont mes doutes quant à la qualité de mon travail. L'époque ne facilite pas la confession mais la pornographie de soi-même. J'espère ne pas être tombée dans cette facilité vidée de sens autant que de forme pour ce livre-là.

Toute œuvre artistique est-elle en soi une maïeutique pour l'auteur? Aviez-vous écrit auparavant d'autres ouvrages qui vous racontaient déjà un peu?
Toute expérience répétitive amène une maïeutique, l’écriture comme le tricot, la marche en forêt, le jet ski, le yoga ou le cyclisme, tant que l'expérience se transforme en pratique. Mes premiers livres étaient autobiographiques, j'y parlais de ma soeur jumelle de façon douce amère, mais en évitant le sujet. J'avais eu alors une bonne intuition: je n'avais pas assez de recul pour saisir pleinement cette histoire et alors, la traiter légèrement ne m'engageait pas trop. J'ai réitéré avec mon livre précédent, "Cigish ou le Maître du Je". Mais j'utilisais alors le genre autobiographique pour le détourner, l'utiliser et non le creuser. C'était un récit expérimental et il s'appuyait sur des pratiques contemporaines de confessions, de mélange entre réel et fiction centré sur un ego utilisant la forme souvent vulgaire du blog qui permet l'écriture/lecture en temps réel (comme vous le disiez dans une question précédente).

Avez-vous des auteurs de référence concernant l'autobiographie?
Moi Boy, de Roald Dahl.

D'un point de vue du dessin : vos parents ont des profils singuliers. Les autres adultes semblent avoir des visages plus réalistes, on se trompe? Et si non, pourquoi?
J'avoue ne pas y avoir réfléchi particulièrement. J'ai choisi un dessin simple; en ont découlé des représentations que je n'ai pas voulu analyser. Je n'aime pas tout maîtriser. Il me faut des réserves d'incertitudes, d'intuitions, de dangers. Pour ce livre, l'incertitude réside dans le dessin. La maîtrise, dans la narration. Parfois, je m'autorise l'inverse.

Le nez est un appendice sur lequel vous aimez insister...une forme de cruauté de l'auteur qui s'amuse à malmener les visages ( sourire)?
Vous trouvez ? Je ne me vois pas malmener les visages. Je veux tendre vers une forme de réalisme des sentiments qui passe peut-être par des torsions comiques d'expressions variées.

Avez-vous des "mentors" en matière d'illustration? Des sources d'inspiration picturale qui nous expliqueraient la vôtre ?
Pas vraiment. Enfin, si je me mets à énumérer tout ce qui m'a inspiré, il me faudrait 300 pages.

Cruelle est un triptyque. Les deux autres volumes vont-ils fonctionner sur le même schéma... C'est à dire mettre en place des analepses récurrentes et s'achever sur un élément marquant de votre vie d'adulte?
Pas forcément. Oui, je reviens sur des saynètes rétroactives, mais je ne re-bascule pas obligatoirement sur la vie d'adulte. C'est une astuce narrative, je ne pense pas la répéter trop souvent.

Quels ont été les retours des lecteurs? Votre livre a-t-il rassuré certains sur la normalité de ce sentiment de cruauté qu'ils avaient pu ressentir eux aussi plus jeunes?
Les lecteurs m'ont presque tous raconté des souvenirs semblables. Ou pires.

Lors de cette démarche d'écriture, avez-vous ressenti le besoin de rencontrer des spécialités en psychologie pour comprendre ce mécanisme humain de "cruauté"? Pour mieux en parler, le transcrire?
Surtout pas. Je redoutais de contaminer mon écriture.

Cruelle
Editions : Dargaud
Dessin, scénario, couleur : Florence Dupré La Tour
En librairie le 22 janvier 2016
Prix : 17,95€

Cruelle : un premier tome à la maïeutique troublante