Sébastien Chevriot : quand la BD se teinte d'horreur à la fête foraine

Écrit par Julie Cadilhac Catégorie : Interviews Mis à jour : mardi 5 avril 2016 05:54 Affichages : 2638

FreakshowPar Julie Cadilhac - Lagrandeparade.fr/ Freakshow est une histoire empreinte de fantastique et d’horreur : elle met en scène la fuite désespérée vers une sortie introuvable de deux enfants rejoints par quelques membres étranges du personnel de la fête foraine, tous poursuivis par des morts-vivants plus que menaçants. Dans une atmosphère sombre que le choix bichromatique du noir et blanc ne fait que renforcer, on suit pas à pas les déambulations d’abord amusées puis effrayées de ces deux jeunes personnages à la personnalité aussi secrète que trouble.

Freakshow peint un monde où la rédemption se mérite et se paye au prix fort et où l’on désespère, impuissants, de voir apparaître un havre lumineux où l’humanité tiendrait encore les rênes et chasserait la loi de l’Enfer.
Freakshow est le premier ouvrage de Sébastien Chevriot  aux éditions Scutella : il séduira les amateurs de récits fantasmagoriques teintées d’horreur et d’univers où les zombies errent en maîtres, témoins monstrueux d’une humanité décharnée.

Comment est née l'idée de Freakshow? d'une mauvaise expérience personnelle à la fête foraine? ( sourire)
Au contraire, j’ai toujours aimé les fêtes foraines et enfant j’ai vécu pendant longtemps dans un coin assez perdu et lorsque la fête foraine venait, c'était vraiment un évènement et cela me fascinait. C'est un univers qui fait énormément fantasmé et qui n'a qu'assez peu été traité par rapport à la richesse qu'il propose. Non, l’idée de la bande dessinée est née du visionnage du film "Freaks la Monstrueuse Parade", l'ambiance de ce film ne peut laisser indifférent. La monstruosité de l’âme est un thème que je voulais traiter depuis de nombreuses années.

Pourriez-vous nous raconter votre parcours d'auteur? Comment en êtes-vous arrivé à la bd?



La BD a toujours été une passion importante dans ma vie et c'est autour de cette passion que mon parcours scolaire a été construit depuis que je suis petit. 
J’ai d’ailleurs eu la chance de pouvoir écrire mon Master sur la bande dessinée. 
J’ai réussi à percer dans la caricature bien avant d'avoir pu percer en BD et j’ai beaucoup travaillé dans l’illustration et même le dessin d’architecture. C'est d’ailleurs comme ça que j’ai signé avec ma compagne - Elise Foussoux -  mon premier livre qui est paru  "Construire sa Maison Container " aux Editions Eyrolles. Cette part de mon parcours m’a beaucoup aidé dans la suite de mes projets.




Il y a donc eu, à l'origine, "Freaks";  quelles ont été vos autres sources d'inspiration et de documentation pour Freakshow?



Oui, ma première source d’inspiration est Freaks mais de nombreux autres éléments ont nourri le projet. On retrouve bien sûr toute l’imagerie et les photos anciennes des freaks qui ont traversé le siècle ainsi que tout l'univers de Phineas Taylor Barnum. J’ai essayé de compiler un grand nombre d’archives afin d’avoir un univers cohérent. 
Mais de nombreuses autres références viennent se greffer là-dessus : le clown Grippesou de Stephen King, des Souris et des Hommes … 
Mais aussi des petites références à pleins de films dans la galerie des horreurs. D’ailleurs, j’ai pris l'habitude de planquer dans mes livres des références à mes autres livres.  



Avez-vous des mentors en matière de bandes-dessinées? En matière de graphisme et d'illustrations?



J’admire beaucoup d'artistes mais effectivement un d'entre eux se détache, c'est Yoshitaka Amano, le peintre japonais Character designer des Final Fantasy. 
C'est un artiste fantastique ! J’ai appris à dessiner dans ses artbooks.  J’ai eu la chance de le rencontrer l’année dernière, j’en ai été très ému.
 Pour l’apprentissage, je dois énormément à mon professeur de bande dessinée de la fac : Jean-Louis Chazelas, un vieux grognon, gentil comme tout, qui a appris à beaucoup d’auteurs le métier. Nombreux d’entre eux sont passés par ses cours. 



Le noir et blanc s'est-il imposé immédiatement ?

 

À vrai dire non, à l’origine,  j’avais prévu de faire une histoire pour enfants très colorée mais je me suis rendu compte que je me fourvoyais et j’ai changé de direction en adoptant le style graphique que j’utilise en peinture depuis longtemps : le noir au blanc. J’ai trouvé que pour rediriger l’album vers ce dont j’avais envie, ce noir et blanc très tranché et inquiétant convenait parfaitement. 




Dessiner tous ces personnages typiques des foires de monstre, femmes à barbe, hommes tronc, femmes à deux têtes...c'était un vrai plaisir pour le dessinateur on suppose....? Pour lequel d'entre eux avez-vous une affection particulière?
Oui, cela a vraiment été très agréable de dessiner tous ces personnages que j'ai créés pour Freakshow. Nous avons passé beaucoup de temps ensemble et j'avoue m'y être attaché. Au point que j’ai modifié mon histoire et le destin de certains de mes personnages principaux ne pouvant me résoudre à tuer l’un d’entre eux (spoiler : la jeune voyante ).

On ne connaît pas le prénom des deux jeunes héros...c'est fait exprès on imagine...Parce qu'ils représentent une idée davantage qu'un personnage?


Sebastie chevriot

Tout à fait ! À vrai dire, ils sont construits tous les deux comme une personnification de la faute et du pardon. Il était important pour moi qu’ils puissent représenter chacun d’entre nous et notre manière d’appréhender nos erreurs, notre culpabilité. Le masque d’innocence dans lequel on les découvre était aussi un élément essentiel pour moi afin d'aborder la monstruosité : le thème central de l'album. 



Deux issues possibles pour ces deux enfants : la damnation ou la rédemption. Est-ce un topos que l'on trouve régulièrement dans les fictions avec des morts-vivants?
La damnation et la rédemption sont très souvent présentes dans ce genre, pas forcément comme thème central mais c'est effectivement en filigrane dans de nombreux récits sur les mort-vivants. On les retrouve principalement dans les récits portant plus sur l’enfer. Par ailleurs il est facile de faire un parallèle entre le Freakshow et le purgatoire. Sans tomber directement dans les références bibliques, je souhaitais mettre en exergue la dualité sous de nombreuses formes dans cet album et ce à plusieurs niveaux. Le thème du zombie et le « survival » montrent souvent le pire et le meilleur de l’âme humaine. Confrontés à ce genre de situation, les protagonistes ont très souvent des choix cornéliens à faire. Dans Freakshow,  le choix que les personnages doivent faire les renvoient directement à leur vraie nature et à leurs errements passés.

La fin laisse sous-entendre que le cauchemar ne cessera jamais et que l'on ne peut pas expier définitivement ses fautes? C'est bien ça?
Effectivement,  à l’inverse de la plupart des histoires, la notion de culpabilité dans la vie réelle ne s’efface jamais complètement et revient nous hanter de temps à autre. Je pense que l’apparition de cette foire en est l’allégorie la plus flagrante pouvant réapparaitre au moment où on ne l’attend pas, tout comme le spleen peut également réapparaitre … 

Enfin, travaillez-vous sur d'autres projets en ce moment? Envisageriez-vous une suite à Freakshow? Un deuxième round?
Pour Freakshow, je souhaiterais effectivement continuer à explorer l’univers que j’ai mis en place en remontant dans le passé, à Paris pendant la fêtes des Fous, Venise pendant le Carnaval pour finir avec la suite directe de l’histoire  à la Nouvelle Orléans.  J’espère réellement pouvoir concrétiser cela. En attendant je suis reparti sur l’autre face que j’avais abordée au tout début de Freakshow, la version pour enfants, en changeant la narration mais en conservant beaucoup d’éléments que j’avais créés alors.  Cela s’appellera « Sally Pumpkins ». L'histoire d'une petite sorcière en lutte contre une armée citrouille. Une BD que je souhaite créer pour les enfants hospitalisés qui contiendra une partie pour apprendre à faire sa propre bande dessinée. Un projet qui j'avoue, me tient énormément à coeur. Enfin, je travaille actuellement avec Elise Fossoux sur une 3ème édition de notre livre "Construire sa maison container" qui sortira à l'automne 2016 chez Eyrolles.

Freakshow
Editions: Scutella
Auteur : Sébastien Chevriot
Date de publication : 28 Janvier 2016
A partir de : 10 ans
Prix : 20.00 €