Rêveurs du monde : Philip K. Dick et Lovecraft en BD, on en redemande !

Écrit par Guillaume Chérel Catégorie : Bande-dessinée Mis à jour : jeudi 25 janvier 2018 23:31 Affichages : 556

reveursPar Guillaume Chérel - Lagrandeparade.fr/ Au départ, de la nouvelle maison d’édition de BD 21 g, créé par Jean-Paul Moulin (qui a découvert ce concept en Inde), il y avait la collection "Destins d’Histoire", dont le but est de faire connaître la vie de celles et ceux qui par leur volonté, la force de leurs convictions, leurs sacrifices, leur intelligence, leur art, leur courage ou leur science, ont changé notre monde. Tels Gandhi, Einstein, Martin Luther King, Mandela, Dalai Lama, Mère Teresa, Eiffel… Steve Job ( ?!) mais aussi Pelé, Renoir, Rodin. Bref, hommes (surtout), ou femmes d’état, inventeurs, stratèges, philosophes, entrepreneurs, artistes : toutes et tous ont contribué à rendre notre monde « plus libre, plus beau, plus fraternel, plus humain » dixit l’éditeur. Voire plus connecté et commercial, pour le créateur de Mc Intosh / Apple… Mais au fait, pourquoi 21 g ?
Le Dr Duncan McDougall, un médecin américain, entreprit au 19e siècle de mesurer le poids de l’âme. Ses travaux, bien que fantaisistes, popularisèrent l’idée que le principe vital d’un humain aurait une existence physique : 21 grammes de matière qui disparaîtraient mystérieusement dans un dernier souffle. Ce chiffre est devenu le symbole de cette chose indéfinissable qui fait de chacun de nous bien plus qu’une mécanique vivante. La nouvelle collection, "Rêveurs du monde", qui s’adressent aux littéraires, passent le cap du populaire de qualité, puisqu’elle ouvre avec deux superbes ouvrages consacrés à Philip K. Dick (1928-1982), un des auteurs de science-fiction les plus novateurs et influents du XXe siècle, et à Howard P. Lovecraft, auquel Michel Houellebecq a consacré un brillant essai.
Depuis les années 1980, l’œuvre de Philip K. Dick questionne la réalité et le principe d’humanité. Il a été adapté maintes fois au cinéma et à la télévision (Blade Runner, Total Recall, Ubik, Minority Report, A Scanner Darkly et les séries The Man in the High Castle ou Electric Dreams… sont quelques-uns des univers sortis de son esprit fertile) et est enseignée dans les plus grandes universités du monde. La légende dit qu’il avait besoin de stimulants pour écrire, nuits et jours, ce qui tendrait à croire que c’est la drogue qui favorisait son imagination, ce que réfute l’éditeur Philippe Hupp, qui l’a bien connu alors qu’il était un jeune journaliste messin, spécialiste de S.F (il est d’ailleurs représenté dans la BD). L’auteur génial était naturellement sujet à la paranoïa et avait souffert de dépression récurrente, sans doute à cause de son enfance peu équilibrée (voir la BD). L’écrivain se consacrait surtout à son œuvre, comme s’il avait eu la prémonition qu’il mourrait jeune. C’était un ours mais pas misanthrope, la preuve il a eu deux femmes… au moins.
Laurent Queyssi, auteur du scénario et des textes évite l’hagiographie pour se concentrer sur l’obsession de tout grand écrivain : écrire, vivre de sa plume, toucher le plus grand nombre de lecteurs possible. Philip écrit, donc, mais tombe aussi amoureux, divorce, puis écrit, retombe amoureux, se redéchire. Il montre surtout un Philip K. Dick perpétuellement inquiet, instable et obsédé par son travail, son gagne-pain, qui le hante jour et nuit. Les dessins réalistes de Mauro Marchesi complètent parfaitement le réalisme des textes, et des dialogues, qui donnent une bonne idée de ce que fut le mystérieux Philip K. Dick dans sa vie quotidienne, familiale. Le tour de force étant de donner envie de lire toute l’oeuvre de ce génial écrivain barré (c’est lui-même qui le disait). Un des plus grands auteurs du XXe siècle, un visionnaire qui ne vieillira sans doute jamais, comme tous les grands artistes de génie.
largeDans le genre barré, Howard P. Lovecraft (1890-1937), vénéré par Stephen King, était celui qui « écrivait dans les ténèbres », comme le dit joliment le titre de l’ouvrage pondu par Alex Nikolavitch, illustré et mis en couleur par Gervasio, Carlos Aon et Lara Lee… Il fallait bien quatre personnes, plus le préfacier, David Camus, pour appréhender l’auteur culte de Cthulhu et d’Arkham, à côté de qui Edgar Poe passe pour un joyeux luron. Auteur de nombreux chefs-d’œuvre de la littérature horrifique, Lovecraft s’est étrangement imposé… après sa mort, comme le maître de l’étrange et de l’horreur. Il n’a vu quasiment aucune de ses œuvres majeures publiées, à part quelques nouvelles sous-payées. Comme K. Dick il était pourtant possédé par son travail, allant jusqu’à passer des nuits dans les cimetières pour trouver l’inspiration. C’est un auteur fondamental, dans son genre, qu’il vaut mieux ne pas lire déprimé, seul dans une maison isolée, la nuit : « Je ne participe jamais à ce qui m’entoure, écrivait-il, je ne suis nulle part à ma place. »
Alex Nikolavitch a le mérite de nous rendre présentable et presque cool ce drôle de personnage, lui aussi solitaire mais pas misanthrope non plus. Un peu ermite, tout de même, parce qu’à ce niveau-là, ils vivent dans un autre monde, une autre dimension. Alors attention, hein, pas question d’en faire un héros : il était bizarre, antisémite (dans le contexte de l’époque, le New York des années 20) mais pas aussi lugubre qu’on pourrait le croire. On apprend aussi des choses étonnantes, comme le fait qu’il avait un projet de livre sur l’astrologie avec… le magicien Houdini ! Découpée comme un véritable film, avec un montage très cut, rapide, comme on dit dans l’audiovisuel, cette autre BD littéraire est d’une grande qualité intellectuelle et graphique. Deux petits chef-d’œuvres ! Et cette fois encore, ça donne envie de se replonger dans l’œuvre de Lovecraft. Mort jeune également, mais qui a définitivement gagné l’éternité du point de vue littéraire : la whalala des écrivains.   

Howard P. Lovecraft / Philip K. Dick
Collection : Rêveurs de monde
Editions : 21 g (www.21g.fr)
110 pages 
Prix : 19 €