Marion Peck et Stra Volti : quand le pop-surréalisme américain se pique de cubisme

Écrit par Julie Cadilhac Catégorie : Illustration Mis à jour : samedi 7 avril 2018 13:17 Affichages : 718

Marion Peck Par Julie Cadilhac - Lagrandeparade.fr/ Née en 1963 aux Philippines, Marion Peck est une artiste américaine talentueuse à connaître. A 22 ans, diplômée de l’école de design de Rhode Island, elle part étudier à New-York et à Rome où elle passe plusieurs années. Son univers naïf et étrange, proche de l’imaginaire de Lewis Caroll, est terriblement séduisant. Avec Mark Ryden (que l’on qualifie souvent de chef de file des nouveaux surréalistes américains), son partenaire de vie et de création picturale, ils s’inscrivent comme des références du mouvement pop-surréaliste, aussi appelé lowbrow art du fait de ses sources d’inspiration liées à la culture populaire (comics, télévision, publicité, dessins animés).

Régulièrement exposée aux États-Unis, en Italie, en France ou en Allemagne, Marion Peck s’impose comme une figure féminine majeure de la contre-culture actuelle. En 2015, elle a participé à la troisième édition de la grande exposition « HEY ! Modern art & pop culture » à la Halle St Pierre. Elle présente, du 21 avril au 28 mai 2018, une exposition intitulée « Stra Volti » à la Galerie Dorothy Circus, à Rome, dirigée par Alexandra Mazzanti. Inaugurée en 207, la galerie est née aux "frontières entre New-York et le Pays Imaginaire". Son enjeu est d'être un lieu actif de la scène contemporaine de l'art et d'y exposer des artistes internationaux tels que Joe Sorren, Ron English, Sas & Colin Christian, Camille Rose Garcia, Alex Gross, Tara McPherson, James Jean, Miss Van, Kazuki Takamatsu pour ne citer qu'eux. 

Marion Peck "Stra Volti" présentera une série d'onze peintures à l'huile sur toile d'une grande singularité, qui s'inspirent de la tradition artistique et culturelle européenne. Influencée par l'art de Picasso, le mouvement cubiste et le travail sur la perspective de l'art moderne, Marion Peck a produit des portraits surréalistes où se mêle une technique picturale classique de qualité et la modernité. Les sujets peints ont des âges différents, appartiennent à plusieurs époques et sont représentés sur un fond neutre, sans aucune indication de leur identité sociale ni de leur passé. Ils semblent ainsi provenir d'un espace intemporel, mystérieux et fascinant. A la frontière entre le passé, le présent et le futur, ces toiles se placent "dans un déni philosophique du temps, qui dissout une conception typiquement hégélienne de l'histoire comme un progrès pour la remplacer par une conception du temps et de la culture non linéaires."

Chaque portrait est exécuté à la manière de l'esthétique de la Renaissance ; les costumes font directement référence au passé, une caractéristique obsessionnelle de l'oeuvre de Marion Peck. Les visages remodelés à la mode cubiste leur donnent toutefois une touche résolument moderne et un caractère monstreux troublant de séduction latente.

S'il vous prend l'envie d'une escapade romaine, n'hésitez pas à franchir les portes de cette galerie attrayante aux mises en scène toujours séduisantes et aux oeuvres exposées de haute qualité! 

Vous souvenez-vous de ce qui vous a donné envie de devenir peintre? Esquissiez-vous déjà, à l’aube de votre art, des dessins qui cultivaient naïveté et étrangeté, nostalgie désuète et modernité? ou cette note singulière s’est développée avec le temps, l’expérience et votre regard sur le monde qui s’est affuté?

D’aussi loin que remontent mes souvenirs, je voulais être une artiste. Je dessinais comme tout enfant dessine, avec une absorption complète et un grand sérieux. C'était magique pour moi. Le dessin m’apparaissait comme un univers étonnant où l’on peut faire exister tout ce que l’on imaginais. Je me souviens que lorsque je dessinais une jolie dame, je frottais du sucre sur ses lèvres pour lui faire des bisous doux. J'ai eu la chance d'avoir beaucoup de livres d'art autour de moi que je pouvais regarder, et j'ai appris à dessiner en essayant de les copier. Très jeune, j'ai été captivée par Botticelli. Je trouvais ses sujets féminins particulièrement jolis, et son univers merveilleux . Maintenant, quand je peins, j'essaie de me rappeler ce que je regardais vraiment quand j’étais enfant, la vivacité de l'émotion, des impressions, de la perception. Pour de nombreuses choses qui sont importantes pour faire de l'art, le temps et l'expérience émoussent notre regard au lieu de l'aiguiser.

Le dessin m’apparaissait comme un univers étonnant où l’on peut faire exister tout ce que l’on imaginais. Je me souviens que lorsque je dessinais une jolie dame, je frottais du sucre sur ses lèvres pour lui faire des bisous doux.

marion peck Il y a presque 5 ans vous aviez pu nous dire pour vous définir : « je suis vieille et que je suis jeune, je suis traditionaliste et je suis une rebelle, je suis cultivée et je suis virginale. » Aujourd’hui si vous deviez choisir six adjectifs à nouveau, ce seraient les mêmes?
En disant cela, peut-être, j’essayais simplement de définir les choses à tous les degrés , d’exprimer qu’il y a de la beauté à tous les niveaux de culture, des peintures dans les musées aux publicités télévisées, et rappeler comment toute la culture, pas seulement l’art académique est important et vital. A part ça, si je devais choisir à nouveau des adjectifs pour me définir, j’ajouterais simplement « dans mon coeur » à l’adjectif « jeune ».

Pour l’exposition, Stra Volti vous présentez onze peintures à l'huile originales, profondément inspirées de l'art européen. Influencée par l'art de Picasso, le mouvement cubiste et le sens de la perspective dans l'art moderne, vous avez produit des portraits surréalistes où se mêlent technique picturale classique et modernité. Picasso, Bacon …si vous deviez deux oeuvres majeures de chacun d’eux qui ont influencé ce travail, lesquelles seraient-ce?
J'ai vraiment été plus inspirée par Picasso que par Bacon dans cette série, bien que je puisse constater combien l’art du premier a des accointances avec celui de Bacon. Ce sont surtout les portraits de Picasso des années trente et au-delà qui m'ont inspirée, ceux qu'il a fait de ses nombreuses maîtresses.

D’autres artistes ont sans doute influencé cette série de toiles; si oui, lesquels?
Les autres sources d'inspiration que j’ai utilisées à mon atelier et qui m’ont introduites à l’univers de Picasso ont été nombreuses et variées ... allant d'Anthony Van Dyck à des photographies d'un annuaire scolaire des années 1950 jusqu'à un catalogue de vente par correspondance Sears des années 1970.

On connaissait vos précédent travaux : vos toiles pop-surréalistes montraient des sujets peints de manière extrêmement réalistes et seuls des détails de décors ou de costumes plongeaient l’ensemble dans un surréalisme joueur….Qu’est-ce qui vous a motivé votre envie d’introduire la dissymétrie dans les visages de vos sujets?
Je voulais juste essayer quelque chose de nouveau. Et c'était très amusant et libérateur de peindre ces tableaux! J'ai découvert quelque chose que j'avais toujours soupçonné … Les peintres modernes s'amusent davantage !

marion peck On dit que le visage est le reflet de l’âme. Quand un peintre exécute un visage il interroge l’homme et pose la question de sa place dans la société, en évolution constante , non?
Les subtilités à l'œuvre dans notre réaction aux portraits sont étonnantes. C'est l'un des genres les plus simples et les plus directs de la peinture, mais il exerce en même temps une fascination infinie et profonde. Il n'y a rien pour lequel notre cerveau soit plus sensible que le visage humain et ses expressions. Les indices subtils que nous utilisons pour déterminer le «caractère» et notre réaction à ceux-ci sont assurément fascinants.

Cette manière de « défigurer » vos modèles, est-ce votre manière de soulever la problématique de l’uniformisation des modèles et des désirs?
Pas vraiment. Peut-être que certains spectateurs y répondront de cette façon, ce qui est une vision intéressante, mais pour moi, l’idée consistait beaucoup plus autour de l’idée de jouer avec cette technique. Je n'aime pas décider pour d'autres personnes de ce que mes peintures signifient. C'est au spectateur de décider par lui-même.

Pourquoi avoir choisi un fond monochrome? En hommage, justement, à une certaine esthétique classique? Et pour que le regard se concentre sur le sujet?
J'ai été inspiré par les arrières-plans des peintures de la Renaissance des pays européens du nord, et aussi par les arrières-plans qu’utilisait la photographie de portrait à ses débuts. J'aime la simplicité, et comment les gradations de lumière peuvent créer un « sens de l'espace » autour du sujet.

J'aime la simplicité, et comment les gradations de lumière peuvent créer un « sens de l'espace » autour du sujet.

Vous êtes-vous heurté à des difficultés techniques lorsque vous avez décidé de créer ces asymétries ? L’idée, étant, on suppose, de donner à ces visages «  monstrueux » une beauté incontestable qui attire l’oeil…
C'était assez étonnant pour moi de voir jusqu'où il était possible de pousser les choses, de créer le désordre dans les visages et de leur faire conserver leur expression, leur caractère et même leur beauté. La façon dont nos cerveaux humains intègrent la reconnaissance faciale est vraiment étonnante. C'est ce que le cubisme nous a montré ... nos perceptions sont basées sur une Gestalt ( def : structure, forme à laquelle sont subordonnées les perceptions), la combinaison de plusieurs éléments visuels disparates en un seul. En outre, j'ai trouvé que juste un petit soupçon de sourire était suffisant pour les empêcher de paraître "monstrueux".

Juste un petit soupçon de sourire était suffisant pour les empêcher de paraître "monstrueux".

marion peck Parmi vos sources d’inspiration, y’en-a-t-il une en particulier pour laquelle vous avez une affection particulière?
Le catalogue de vente par correspondance Sears des années 1970 que j'ai mentionné ci-dessus a été une incroyable source d'inspiration pour moi. Quand je le regarde, il stimule mes souvenirs de la petite enfance et me provoque beaucoup de sentiments, l'un d'eux étant l'étonnement absolu d’imaginer que des gens s'habillaient vraiment de cette façon à une époque!

Le site de Marion Peck 

Stra Volti

Marion Peck - Solo Exhibition

Du 21 avril 2018 au 28 mai 2018

Copyright © [2018] DOROTHY CIRCUS GALLERY
DOROTHY CIRCUS GALLERY
via dei Pettinari, 76 - 00186 Roma / Tel. +39 06 68805928
Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. 
www.dorothycircusgallery.com

D.C.G. Heures d'ouverture:
- Lun 10:30-18,30/Mon 10:30 am-6:30 pm
- Mar 10:30-19:30/Tue 10:30 am-7:30 pm
- Merc-Gio-Ven 11:30-19:30

- Wed-Thu-Fri 10:30 am-7:30 pm
- Sab. 11:30-20:00/Sat 11:30 am-8:00 pm
- Sunday Closed

 

 

marion peck

 

 

marion peck Marion Peck : les toiles surréalistes d’une féministe américaine
Nous avions déjà interviewé Marion Peck en avril 2013 - retour sur cette première rencontre tout aussi passionnante!
Marion Peck est née à Manille, la capitale des Philippines, alors que sa famille était en train d’accomplir un tour du monde, et a ensuite usé ses culottes courtes à Seattle ; après avoir reçu son diplôme de l’Ecole de Design de Rhode Island et avoir suivi différents enseignements à New-York et à Rome, elle s’est installée à Eagle Rock en Californie où elle partage aujourd’hui un atelier avec son époux, Mark Ryden. Attirés par ses toiles surréalistes dans lesquelles se mêlent un parfum d’étrangeté et de nostalgie désuète, nous souhaitions rencontrer le peintre des créatures – souvent naïves et angéliques – qui peuplent des mondes aux couleurs pastels et hallucinés dans lesquels on irait bien se promener…

Si vous deviez, d’abord, vous définir avec deux adjectifs; lesquels utiliseriez- vous et pourquoi?

C’est une question difficile! Je suppose que je dirais : » je suis vieille et que je suis jeune, je suis traditionnaliste et je suis une rebelle, je suis cultivée et je suis modeste concernant ma culture.». Mais cela fait six adjectifs, n’est-ce pas? Je fais mes peintures à l’ancienne, mais je ne suis en aucun cas une personne avec un esprit conservateur.

marion peck Marion Peck a-t-elle des mentors?

Mon mentor principal est mon mari, Mark Ryden. Pour une féministe comme moi cela pourrait être quelque chose d’embarrassant à admettre, mais je me sens à l’aise avec cette idée. Tout d’abord, mon mari possède une technique de peinture qui est absolument extraordinaire. Toute personne qui, comme moi, a envie de partir en quête de l’art perdu de la peinture aimerait apprendre de lui, et j’ai eu la chance incroyable d’être en mesure de le faire. Nous avons un excellent échange créatif. Nous travaillons dans le même bâtiment, et nous avons ce que nous appelons un « no bullshit studio. » Nous avons tous deux l’habitude de toujours nous dire exactement ce que nous pensons.

On trouve dans votre galerie de très nombreux portraits au charme désuet des vieilles cartes postales : pourquoi?

Oui, je me suis souvent inspirée de vieux portrait photographiques. Il y a quelque chose d’étonnant dans la contemplation du visage de quelqu’un qui est mort depuis longtemps. Aux premiers temps de la photographie, il y avait d’ailleurs une continuité avec le milieu précédent qui était utilisée pour les portraits, la peinture. Les photos d’époque existent dans une sphère à la fois intéressante et aux frontières floues entre le monde ancien et le moderne, c’est un « lieu » que je trouve inspirant.

Comment naît une de vos toiles?

Mes peintures proviennent d’un lieu que je ne contrôle pas. Je laisse l’inspiration me contrôler, c’est plus ainsi que cela fonctionne. Les idées viennent très soudainement à des moments différents. Certaines persistent, d’autres disparaissent. Les plus fortes persistent, et ce sont celles que je peins.

Quels outils et matières utilisez-vous?

J ‘esquisse de façon très rapide et ainsi je peux aller directement à la peinture, généralement de l’huile sur toile. Mes peintures m’occupent un temps très long. Je dis souvent que ce que j’ai n’est pas un style de peinture, c’est une compulsion. J’aimerais être capable de peindre de façon plus rapide et plus souple. Je me bats avec la toile tout le temps. Mais le désir de la rendre parfaite est trop fort en moi.

Un bestiaire important occupe vos toiles : des animaux qui peuplent souvent l’imaginaire enfantin….un aspect que vous revendiquez?

Je suis très intéressée par le monde des «innocents», essentiellement des animaux et des enfants. Quand on regarde l’une de ces figures sentimentales, on baisse la garde car on fait appel à notre instinct de « gentillesse », un fort instinct humain fondamental (ce que le génie artistique du capitalisme, c’est-à-dire la publicité, a toujours compris et mis à profit.) Cela m’intéresse de montrer un endroit au cœur tendre, un bel endroit, mais auquel j’apporte toujours une dose d’ironie, d’étrangeté, et peut-être la tristesse, pour éviter de tomber dans un marécage molasse de mélasse sucrée.

En effet, de nombreuses de vos images cultivent paradoxalement naïveté et étrangeté. D’autres sont des mélanges de culture et d’époque et invitent à entrer dans un monde imaginaire et singulier. Certaines semblent des caricatures: souhaitez-vous que vos toiles fassent réagir leurs lecteurs?

J’espère une réaction aux multiples couches de mes lecteurs. Bien que les éléments de l’ironie et de la caricature soient présents, le but du travail n’est pas une critique de la société. Plutôt que de pousser le spectateur à avoir les pensées de certains, j’espère le séduire, pour lui permettre de profiter de la vue. Mon art est consacré à la déesse Vénus, et je suis intéressée par la beauté, l’imagination et le plaisir, mais encore une fois, il y a toujours un élément d’étrangeté ou de détachement qui est présent, mes toiles ne sont pas un abandon total à la seule beauté.

Lamland est le reflet d’un paradis perdu?

Oui, on peut dire cela. Je pensais à un endroit dont je rêve depuis l’enfance, un lieu où aucun mal ne vient toucher une créature. Oui, un paradis.

Que doit contenir une toile pour attirer votre oeil?

C’est difficile à dire. J’aime de très nombreux genres de peinture, et mes humeurs changent de telle sorte que, certains jours, c’est une chose qui m’attire, d’autres jours, une autre. C’est la magie d’une oeuvre d’art, c’est toujours un peu différent à chaque fois.

Crédits photo : Michel Lunardelli & Vladimir Koncar 

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