Armel Gaulme : "Je suis parfois plus attiré par les croquis que par les oeuvres finalisées"

Écrit par Julie Cadilhac Catégorie : Illustration Mis à jour : samedi 10 février 2018 21:26 Affichages : 929

Armel GaulmePar Julie Cadilhac - Lagrandeparade.fr/ Festival d'Angoulême 2018. Armel Gaulme dédicace son sketchbook BESTiary avec l'un des animaux espiègles de son bestiaire. John Howe, auteur de la préface ( publié aux éditions Caurette) y explique à quel point, "fruit d’une observation minutieuse", cet ouvrage est "plus qu’un carnet de croquis" : "c’est un miroir dont la contemplation longue et attentive pourrait bien nous en apprendre long sur nous-même".

C'est Olivier Souillé, directeur de la Galerie Daniel Maghen, qui nous le présente. On découvre alors avec enthousiasme ses carnets de croquis, petites merveilles d'inventivité, de sensibilité, de poésie et d'humour! Et puis, comme tous ceux qui ont du talent à revendre, Armel Gaulme nous séduit par sa modestie intrinsèque et son envie réelle de partager et d'échanger...Nous avions donc envie de vous le présenter et nous sommes sûrs qu'à la fin de cette interview-fleuve, vous serez vous aussi sous le charme de cet artiste dont l'esprit est aussi fin que le coup de crayon! 

Beatrix PotterVous souvenez-vous de ce qui a déclenché votre vocation de dessinateur? Avez-vous des mentors en matière d'illustration, de bande-dessinée?
Le premier livre d'images dont je me rappelle était un petit portfolio de dessins d'un illustrateur britannique, "The Racey Helps Picture Book", des aquarelles dans la veine de Beatrix Potter. C'est d'ailleurs l'une des premières choses de ma vie dont je me souvienne. Déjà des animaux anthropomorphes, dont je devais devenir trés friand ensuite avec les livres de B. Potter. Je revois encore un bol et une assiette Wedgewood illustrées de Pierre Lapin se faufilant sous la barrière, dans le jardin de M. McGregor. Je l'associe immédiatement à des doners à la maison, du beurre qui fond dans de la soupe au cresson, des desserts. Des moments heureux.

Plus tard, à 10 ans, un ami m'avait prêté des VHS enregistrées de "La Guerre des Etoiles", et j'avais découvert les livres de dessins de production "Art of Star Wars" dans une librairie spécialisée à côté du bureau de mon père. Je me suis mis alors à recopier les plans des vaisseaux spatiaux, des armures, des extraterrestres.

Vers 13 ans, je vois mes premiers dessins de John Howe, Alan Lee et Ted Nasmith dans un livre anglais, "Tolkien's World". A cette époque, je me méfiais de Tolkien, j'avais peur d'être déçu (je peux avoir des préconceptions vraiment stupides, parfois) et je m'étais donc imaginé mes propres histoires à partir des dessins de ce recueil collectif. J'ai fini par écrire plus d'un millier de pages, cela me prenait un temps considérable, j'avais fini par inventer mes cartes géographiques, mes alphabets, du sous-Tolkien absurde. C'était ridicule. Mais cela m'avait, je crois, donné l'envie de dessiner des mondes, d'inventer des univers et de les représenter, à la fois pour montrer des dessins aux autres, mais aussi pour mieux comprendre moi-même comment articuler ces espaces imaginaires.

Si je devais dresser une liste de quelques artistes qui m'inspirent, je suppose qu'elle finirait par prendre l'allure d'un bottin des PTT.

Si je devais dresser une liste de quelques artistes qui m'inspirent, je suppose qu'elle finirait par prendre l'allure d'un bottin des PTT. Je parlerais déjà des dessinateurs mentionnés plus haut, John Howe et Alan Lee, qui non seulement m'ont donné envie de dessiner des mondes imaginaires, mais ont eu une influence plus large sur d'autres aspects de ma vie (j'ai rencontré mon épouse dans le cadre d'une exposition de John Howe), notamment grâce à leur gentillesse.
L'illustrateur américain Jeffrey Jones fut également une révélation. Le dessin, la couleur, la composition. Je n'arrive toujours pas à savoir s'il s'agit plus d'"illustration" ou de "peinture". Peu importe, c'est fabuleux. Un petit livre de lui, "Age of Innocence", est l'un des plus beaux ouvrages de ma collection.
A côté de ça, je suis plutôt porté sur les dessinateurs des années 1890-1910, dont les merveilleux Edmund Dulac, William Heath Robinson, Arthur Rackham, John Bauer, Charles Dana Gibson, etc. Je ne sais pas s'il y a beaucoup de livres plus somptueux, fins et élégants que Les Rubaiyat d'Omar Khayyam illustrés par Edmund Dulac. Chaque image est une sorte de petit concentré de beauté pure.
Je regarde beaucoup ce qui se fait aujourd'hui, essentiellement dans les pays anglophones (Chris Van Allsburg, Adam Rex, Carter Goodrich, etc), mais je me retiens un peu ces derniers temps. Il y a tellement d'artistes extraordinaires que, parfois, cela me bloque un peu, je peux vite finir par me sentir mauvais et vaguement inutile. Techniquement, les Américains peuvent être imbattables.

Sinon, j'adore tout ce qui touche au "tonalisme" de la fin du XIXe, Whistler, Emil Carlsen, Thomas Wilmer Dewing, Hammershoi, les paysages de Mondrian. Les photographies de Steichen, de Clarence White. Je me perds complétement dans leurs atmosphères à peine brossées, je ne connais rien de plus poétique, de civilisé, de plus beau. La deuxième moitié du XIXe en général, est une période de richesse artistique inouïe et je ne me lasse jamais de Zorn, Waterhouse, Morris...
Dès qu'il s'agit de bande dessinée, je suis très classique (Hergé, Franquin, Gotlib, Jeff Smith...), mais je crois hélas que je regarde surtout les images comme une collection de petits tableaux, sans grande appréciation du découpage, si bien que je suis plus attiré par les auteurs qui travaillent en peinture directe (George Pratt, Jon J Muth, Kent Williams, Pierre Duba, etc.).

Quels ont été votre formation et votre parcours?
Après le bac, je suis entré à l'Ècole Penninghen, où j'ai fait l'intégralité du cursus pour me spécialiser à la sortie dans l'illustration. J'ai tout de suite trouvé du travail dans l'édition, grâce à la rencontre de la romancière Maylis de Kerangal, qui dirigeait alors une division jeunesse toute récente chez l'éditeur Adam Biro et cherchait des auteurs. J'ai enchaîné plusieurs livres coup sur coup, travaillant en parallèle sur des commandes "alimentaires" de création graphique.
Mes premiers livres étaient des contes médiévaux pour enfants, ce qui m'a valu quelques commandes par la suite pour d'autres éditeurs dans la même thématique. J'ai fini par me lasser de refaire toujours un peu la même chose. Grâce à Maylis de Kerangal, j'ai pu créer un livre en entier (sujet, texte, images, maquette, format, papier, etc), intitulé "Créatures Insolites et Stupéfiantes (rencontrées au cours d'un long voyage par M. Georges Nielson)" ; puis j'ai progressivement mis de côté l'édition pour commencer à travailler dans la production, sur des spots publicitaires, des films, de l'animation. Après quelques occasions manquées dans des studios d'animation américains, j'ai commencé à enseigner le dessin en Ecole supérieure, ce que je fais toujours aujourd'hui, à Penninghen.
A la naissance de mes filles jumelles, j'ai du revoir l'organisation du travail en freelance et je suis revenu presque exclusivement aux techniques traditionnelles, que j'avais un peu mises de côté en entrant dans la production.

Carnet Enseignement

Je partage aujourd'hui mon travail en deux : l'enseignement, qui me permet de transmettre des choses que j'aurais aimé apprendre lorsque j'étais étudiant ; la réalisation d'illustrations en techniques traditionnelles, essentiellement des projets personnels de "longue haleine" qui ne sont pas du tout rentables sur le moment, mais qui me permettent de prendre mon temps. Le Bestiaire publié par Caurette est le résultat d'un de ces projets. Il y a quelques années, j'avais un peu honte d'avouer avoir refusé des propositions dans le cinéma d'animation, on ne comprenait pas vraiment pourquoi j'avais choisi de devenir enseignant et de mener mes petits projets dans mon coin ; mais, aujourd'hui que je vois ces projets prendre finalement leur forme aboutie grâce à l'intervention d'Olivier Souillé de la Galerie Daniel Maghen et de Jean-Christophe Caurette, je peux dire que je ne regrette en rien ces chemins de traverse, et je ne ferais rien vraiment différemment si c'était à refaire aujourd'hui.

CecileOn a pu découvrir au festival de la bd d'Angoulême cette année vos superbes carnets dans lesquels vous compilez tout autant des recherches de personnages, d'accessoires que des paysages...d'où vous vient cette appétence pour le carnet?
On trouve aujourd'hui des carnets trés bien reliés, avec des couvertures agréables au toucher, de tous les formats envisageables. Comment ne pas avoir envie d'acheter de nouveaux carnets aussi jolis?

Feuilleter le carnet d'un artiste, c'est le découvrir tel qu'en lui-même.

Je me rappelle très bien l'effet qu'eut sur moi, à 8 ans, le carnet du Professeur Jones dans Indiana Jones et la Dernière Croisade. La richesse des pages, remplies de petits diagrammes, de textes griffonnés à la plume. Sa patine, sa couverture brune à élastique, le moment où Indiana Jones le déballe d'une enveloppe comme s'il s'agissait d'un cadeau d'anniversaire. J'aurais aimé avoir ce carnet entre les mains, bien davantage que le Graal lui-même. J'imagine que cela a à voir avec le processus créatif, voir les étapes un peu brouillonnes, tâtonnantes, d'une oeuvre plus accomplie. Les idées s'empilent, on les sent évoluer.

Je suis parfois plus attiré par les croquis que par les oeuvres finalisées. Le crayonné révèle le travail de dessin, les repentirs, la mise en forme d'une idée.

Je suis parfois plus attiré par les croquis que par les oeuvres finalisées. Le crayonné révèle le travail de dessin, les repentirs, la mise en forme d'une idée. Après, je suis également très séduit par l'idée de produire son propre petit ouvrage, par l'objet lui-même. A qualité de dessin égale, je crois qu'une pochette cartonnée remplie de feuilles volantes ne fait pas le même effet qu'un carnet relié dont on tournerait respectueusement les pages. Je produis aussi des carnets "pédagogiques" remplis de notes traitant d'anatomie, de végétation, des effets météo, toutes sortes de choses qui sont plus à l'abri et facilement retrouvables sous forme de carnet qu'éparpillées dans une boîte en carton. Beaucoup de mes dessins sur feuilles éparses finissent mal, froissés, déchirés, parfois même défigurés par de l'eau qui aurait coulé dessus. Le carnet m'aide à prendre un peu plus soin de mon propre travail. Un carnet est une synthèse, une compilation d'idées sur un sujet choisi, ou l'aperçu d'une période donnée, un journal de bord. Feuilleter le carnet d'un artiste, c'est le découvrir tel qu'en lui-même.

FB

Je me rappelle très bien l'effet qu'eut sur moi, à 8 ans, le carnet du Professeur Jones dans Indiana Jones et la Dernière Croisade. La richesse des pages, remplies de petits diagrammes, de textes griffonnés à la plume. Sa patine, sa couverture brune à élastique, le moment où Indiana Jones le déballe d'une enveloppe comme s'il s'agissait d'un cadeau d'anniversaire. J'aurais aimé avoir ce carnet entre les mains, bien davantage que le Graal lui-même.

J'achète beaucoup de carnets différents, je ne les finis pas systématiquement ; et comme à peu près tout le monde, je me sens plus à l'aise avec des carnets "moyens" ; les livres de dessin à couverture de cuir sont parfois trop intimidants pour y poser le moindre coup de crayon ; mais une fois lancé, la timidité passe progressivement, jusqu'au moment où je commence à prendre conscience que le carnet est déjà dans un état avancé. J'hésite alors à chaque nouvelle page, avec la crainte d'ajouter la page de trop, d'abîmer ce qui était jusque là assez correct. Sur un carnet traitant d'un seul thème, j'essaye de varier les impressions d'une page à l'autre, ne pas enchaîner plusieurs doubles trop similaires qui pourraient induire de la monotonie. C'est un léger reproche que je ferais à certains carnets édités que je vois en librairie ; ils sont parfois épais comme des dictionnaires, je suis à peu près certain que personne ne les regarde attentivement d'un bout à l'autre. On a certaines fois l'impression qu'on pourrait ajouter 100 pages ou en retirer autant que cela ne changerait pas grand chose.

Pour équilibrer avec des dessins "réfléchis" dans des carnets un peu élégants, j'ai toujours sur moi un carnet de qualité très moyenne de petit format, dans lequel je gribouille à peu près tout ce qui me passe par la tête, des gens que je vois, des gags, toutes choses que je ne crains pas de rater, car sans autre finalité que de "décoincer" mon dessin, qui est plutôt classique.

Carnets de notes

 

Pourriez-vous nous parler de votre projet «  The man who would be king » ...en effet l'on s'est promené dans votre galerie de croquis de personnages et de lieux et l'on aimerait savoir quelle(s) ambition(s) vous nourrissez pour ce projet, quelle(s) histoire(s) il raconte...
Le "Carnet Kipling" est un projet à part, extrêmement personnel. Il s'agit d'un carnet d'un peu plus d'une centaine de pages remplies de croquis, et d'une série d'illustrations à l'aquarelle, plus classiquement "illustratives". Je ne saurais pas vraiment expliquer rationnellement ce projet, sinon par la passion presque absurde pour la nouvelle de Kipling. Il FALLAIT que je dessine ce texte. Enfant, j'avais été marqué par le film de John Huston, que mes parents m'avaient autorisé à regarder un soir à la télévision. Le film développe d'ailleurs à la perfection des tas d'idées qui ne sont qu'effleurées dans le texte de Kipling. J'ai accumulé des milliers de documents en rapport avec ce livre, le pays dans lequel il se déroule. Je crois qu'il y a, dans "L'homme qui voulut être roi", une combinaison parfaite de tout ce qui me parle. Des contrées merveilleuses, la fin du dix-neuvième siècle, Alexandre le Grand, l'aventure, les mythes, les vestiges, les civilisations perdues, la beauté, la mort...

J'essaye d'apprendre une langue locale, le khowar, grâce à un manuel passionnant écrit par Erik L'Homme. J'ai étudié la vie de Josiah Harlan, un aventurier américain devenu Prince afghan, qui a sans doute servi de modèle à Kipling. Il me semble que cette région du monde, à la fois mélangée et géographiquement isolée, revît une dimension symbolique particulière, sans doute partiellement excessive. Ce qui est intéressant, chez Kipling, est qu'il n'est pas allé au Kafiristan, et qu'il l'a lui même un peu rêvé ; il l'a brossé plus légendaire qu'il ne l'est réellement ; et c'est sur cette ligne précisément que j'ai souhaité mener ce carnet.
L'objet de ce carnet est d'imaginer la forme que pourrait prendre, graphiquement, ce monde semi légendaire, d'en rendre compte comme s'il s'agissait d'un carnet de voyage authentique, de prises de notes d'ethnologue. J'avais commencé à travailler l'idée de carnets de voyages littéraires lorsque j'étais étudiant, en élaborant un carnet d'après une nouvelle de H.P. Lovecraft, et je l'ai reprise pour Kipling, même si la forme de départ du projet était moins définie, s'apparentant à un simple portfolio de concept art pour le cinéma. Il m'a fallu plusieurs années pour trouver la forme de ce carnet et de ces illustrations en couleurs. Les premiers dessins de Kipling sur lesquels je suis retombé récemment dataient de 2005, alors que je n'ai commencé le cahier qu'en 2014. Il me faut du temps pour me plonger dans un monde imaginaire. Ce n'est qu'une fois que j'ai l'impression de pouvoir y vivre, d'y respirer, que je commence à voir un peu par où commencer.

Camp

Je pense avoir clos ce travail sur la nouvelle de Kipling, il est même probable que j'aie passé plus de temps à travailler sur cette histoire que l'auteur lui-même. Il y a quelques mois, j'ai senti que je risquais de "tirer à la ligne", l'inspiration commençait à décliner. Après tout, le livre ne fait qu'une cinquantaine de pages, et comporte à peu près trois personnages! Je viens de reprendre, dans une veine comparable, mon projet sur Lovecraft, cette fois d'après plusieurs nouvelles ; l'objectif étant d'éviter le traitement habituel de ses récits, celui des monstres cyclopéens et gluants dotés d'appendices innombrables, et que je trouve finalement assez peu fidèle à l'esprit de Lovecraft, qui s'intéresse moins aux monstres gélatineux en eux-mêmes qu'aux effets qu'ils induisent sur les témoins de leurs apparitions. Je soupçonne d'ailleurs une vaste majorité de prétendus fans de Cthulhu de ne pas avoir vraiment lu ses textes.

ElephantVient donc d'être édité un sketchbook chez Caurette BD intitulé « BESTiary » dans lequel l'on retrouve une déclinaison d'animaux aussi singuliers que drôles, drapés de noir et blanc et à l'anthropomorphisme attachant. Comment est née l'idée de ce recueil de dessins?
Le "BESTiary" publié par Caurette est un projet qui s'est monté au cours de l'année passée. En parallèle à mes dessins de Kipling, j'ai rapidement ressenti le besoin de faire des croquis plus légers, plus amusants. En réalité, même s'ils sont traités de manière plutôt sérieuse, une grande partie de mes dessins a une qualité un peu décalée, comique. Le travail sur Kipling étant très "sérieux", il m'arrivait de vouloir faire une pause avec une série de petits dessins sympathiques, tout en travaillant une écriture plus ronde, volontairement "cartoon". J'aime beaucoup les dessins de Heinrich Kley, de Benjamin Rabier et de tant d'autres, si bien que le thème des animaux anthropomorphes allait de soi.

Avec Jean Christophe Caurette, nous avions commencé à réfléchir à la manière de publier les dessins de Kipling, mais c'est un projet assez lourd à monter, et qui présente certains problèmes à régler quant à la forme de l'ouvrage. Constatant que je disposais d'une série d'animaux amusants, il m'a proposé de faire ce sketchbook en attendant d'y voir plus clair sur le Kipling. C'est Jean Christophe qui a suggérer d'ajouter un carnet central de dessins couleurs, ce qui m'a permis de travailler à l'aquarelle.

Finalement, comme je connaissais John Howe, Olivier Souillé, le directeur de la Galerie Daniel Maghen, a pensé qu'il serait formidable d'avoir une courte préface de lui. Cela s'est joué au dernier moment, mais tout s'est finalement bien arrangé. Et le livre est arrivé deux jours avant le festival d'Angoulême, super bien imprimé, embelli par une maquette superbe de Philippe Poirier, et doté d'un texte merveilleux de John Howe. Des gens me demandent pourquoi le livre est notamment dédicacé à Isaac Newton et, en français, au Chevalier de Salaman (et qui est cet énigmatique personnage) ; il s'agit d'une seule et même personne, une élégante salamandre (newt) qui vient dîner chez Monsieur Jérémie Pêche-à-la-ligne, la grenouille de Beatrix Potter.

A partir de quand êtes-vous satisfait d'une de vos créatures animalières? Quand, au travers de leur regard, elles commencent à vous raconter une histoire?
Il m'arrive de gribouiller un petit animal dans un coin uniquement parce qu'il colle bien à un "gag" qui m'est passé par la tête, et de le reprendre au propre plus tard, en essayant d'améliorer la lisibilité de l'aspect comique. Il m'arrive de laisser tombe

r une idée parce que je ne trouve pas de manière graphique de rendre le gag évident. D'autres fois, je dessine un animal, et je me rends compte qu'avec un ou deux accessoires, il y aurait moyen d'en faire une image amusante. Souvent, je pars d'une idée et je travaille ensuite un caractère animalier en fonction de celle-ci, pour ensuite ajouter des petits détails qui me plaisent énormément de travailler. J'ai un côté miniaturiste, j'adore ajouter plein de petits éléments dans les dessins, soit pour ajouter un gag, soit pour rendre l'ensemble plus convaincant. Parfois, un vêtement, un objet peut donner un caractère au personnage.

J'ai un côté miniaturiste, j'adore ajouter plein de petits éléments dans les dessins, soit pour ajouter un gag, soit pour rendre l'ensemble plus convaincant.

Je me demande par exemple quel genre de costume pourrait porter tel ou tel personnage. Dans un des dessins, un bison est représenté en boxeur. Cet animal était en fait un voisin d'immeuble, une brute absolue qui passait ses journées à vider des bouteilles de vodka et de whisky ; son nez cassé à de multiples reprises avait quelque chose d'un mufle de bison. J'ai donc ajouté une bouteille de vodka "Herbe de bison" à ses pieds, pour coller au personnage. Ensuite, je me suis rappelé que les boxeurs gagnaient des ceintures avec un écusson. Je me suis donc amusé à mettre à la place un macaron "1er prix de viande rouge au marché de...", comme ceux qu'on voit dans les boucheries. Il faut vraiment regarder de très près pour le voir, mais je trouve ça rigolo. Pour beaucoup de personnages, j'utilise des détails que je vois chez des gens croisés, des amis, etc. Même des dealers que je vois chaque jour dans la rue finissent transformés en animaux, comme le tarsier aux yeux énormes qui guette au coin d'une rue de ma ville.

SingeVous semblez user de techniques très différentes ( huile sur toile, huile sur bois, crayon, fusain, aquarelle - jamais du numérique!...)... Une marque de fabrique qui vous est spécifique ou beaucoup d'auteurs que vous côtoyez ont besoin de s'exprimer au travers de divers supports et matières?
Avant tout, j'aime essayer de nouvelles techniques. J'ai souvent l'impression de m'égarer un peu, mais je crois qu'au final, je finis par trouver ma propre cuisine. Par exemple, lorsque je travaille à l'aquarelle, je produis des images souvent sombres, pas du tout "aquarellées", en cela assez proches de mes peintures à l'huile. L'huile, notamment le travail de plein air, m'a conduit à aborder le dessin au crayon différemment aussi. Auparavant, j'avais un dessin délimité, que je "remplissais" de valeurs de gris ; aujourd'hui, je n'utilise presque plus le contour, sinon pour une vague forme de départ, et j'attaque directement la forme par la lumière, comme si je la brossais au pinceau. De même, dessiner à la plume et en gravure a fini par me convaincre de laisser les hachures apparentes sur mes dessins au crayon, ce que je me serais interdit de faire il y a quelques années (autre évidence de mes préjugés idiots).
J'ai travaillé en numérique, il m'arrive encore de le faire lorsque j'y suis obligé mais je n'aime pas vraiment ça. Un tas de raisons m'en détournent aujourd'hui : le numérique permet de retoucher à l'infini les images, ce dont les clients ne se privent pas ; la sensibilité du médium me laisse un peu perplexe, j'aime trop les papiers, les outils traditionnels pour trouver plaisant de travailler avec des bâtons en plastique qui tapotent sur une tablette en PVC ; j'aime me laisser entraîner par les outils concrets, il faut être réactif avec les traces, les marques qu'ils proposent ; enfin, on voit des illustrations numériques partout, bien mieux éxécutées que tout ce que je pourrais produire. Il existe des tas de techniques propres au travail sur ordinateur que je ne maîtrise pas, et que je ne tiens pas particulièrement à connaître. Il y a parfois une qualité un peu suspecte dans certains dessins à l'ordinateur. Comment expliquer sinon que Rembrandt, Fragonard, Sargent passèrent leur vie à peindre, pour finalement faire moins "juste" que des gamins de 20 ans qui n'ont quasiment aucune expérience? Il y a anguille sous roche, c'est évident. J'ai pu le constater d'ailleurs en comparant chez certains leurs dessins traditionnels approximatifs et leur production numérique absolument bluffante, mais devant beaucoup au "photobashing", au "paintover" et aux capacités des logiciels. Bref, je ne suis pas à l'aise avec tout cela, même s'il y a parmi tous ces gens des artistes extraordinaires - mais qui pourraient travailler aussi bien en traditionnel car ils sont simplement très forts.
monotypeOn a pu lire «  ce que j'aime le plus dessiner, ce sont des visages de femmes, particulièrement avec des zones d'ombre, dans une atmosphère nocturne. » Sauriez-vous nous expliquer pourquoi? Est-ce la restitution du clair-obscur - enjeu graphique de taille- qui vous intéresse particulièrement? le réalisme du portrait ou au contraire la possibilité de travailler sur ses qualités impressionnistes?
Je crois que j'ai toujours préféré les images qui ne semblaient pas trop "démonstratives", lorsque les formes, les tons sont subtils et peu accentués. Je peux apprécier les images avec un fort contraste, mais elles m'attirent moins que les atmosphères qui laissent une part importante au mystère, aux formes indéfinies, grâce auxquelles mon imagination est plus stimulée. Je cite souvent cette formule de Whistler, qui disait apprécier les images qui semblaient à peine évoquées, légèrement brossées, "comme la buée d'un souffle sur une vitre" ("like breath on glass").

Je cite souvent cette formule de Whistler, qui disait apprécier les images qui semblaient à peine évoquées, légèrement brossées, "comme la buée d'un souffle sur une vitre" ("like breath on glass").

Je me rappelle d'avoir visité la Galerie Palatine, à Florence, et d'avoir été épuisé par ces murs couverts de tableaux en clair-obscurs violents, des peintures baroques très contrastées, remplies de dynamiques intenses. Et, au milieu, un petit Raphaël, La Madone du Grand Duc, dont la simplicité me sidéra. Dans l'après-midi qui suivait, j'en achetai toutes les reproductions possibles, cartes postales, posters, cartes de voeux.
De même, la vision du "Théâtre de Belleville" et de "Maternité", par Eugène Carrière, fut une véritable révélation. Javais l'impression de voir une scène vue au filtre d'une fumée, d'un brouillard épais, comme dans certaines photographies pictorialistes. Les photographies publiées par Camera Work, la revue d'Alfred Stieglitz, sont toujours une source d'inspiration pour mes ambiances, notamment nocturnes. Dans les paysages de Steichen, j'ai le sentiment, comme dans certains Maurice Denis ou George Inness, de voir davantage qu'un simple décor, de percevoir une qualité "mystique".

Cette qualité, je la retrouve aussi dans les visages féminins, un peu comme dans cette Madone grâcieuse de Raphaël. Petit, j'avais été subjugué par la beauté d'une statue du Musée d'Orsay, la Nature se dévoilant à la Science, et pas seulement pour sa sensualité. L'ombre masquait à moitié les traits, comme dans une rêverie. J'aime beaucoup la simplicité de modelé des têtes de Praxitèle, l'harmonie idéale de Canova, mais aussi les figures méditatives, comme celles de Fantin-Latour ou Abbott Thayer, et beaucoup de peintres de la fin du XIXe. Le modelé d'un visage de jeune femme est toujours assez délicat à travailler. Un trait mal placé, on finit avec un visage balafré. Trop peu de modelé, le volume devient coulant, fade. Il faut parfois tracer d'une main légère, davantage que pour un visage d'homme âgé, pour lequel on pourra se rattraper en ajoutant une ride ici ou là. Certains dessinateurs viennent certainement au dessin par une attirance pour le "message" des oeuvres, d'autres pour leur côté expérimental, leur goût de l'avant-garde. Je crois que mon amour du dessin est lié à des images que j'ai toujours aimées, celles qui donnent surtout une impression de sérénité, de silence, de promesse de bonheur.

Le modelé d'un visage de jeune femme est toujours assez délicat à travailler. Un trait mal placé, on finit avec un visage balafré. Trop peu de modelé, le volume devient coulant, fade. Il faut parfois tracer d'une main légère, davantage que pour un visage d'homme âgé, pour lequel on pourra se rattraper en ajoutant une ride ici ou là.

Tarot CasanovaUn recueil de portraits de femmes baignées de lune, ce serait une idée pour un prochain ouvrage à éditer?
J'aimerais beaucoup. Mais je crois que tant de dessinateurs, de peintres ont représenté ce sujet, avec autant de talent, que j'en serais un peu intimidé. En gros, j'aurais l'impression de n'avoir pas grand chose à dire de différent, et de le dire certainement moins bien. Pour aborder un thème comme celui-ci, j'aurais besoin d'un fil conducteur pour me guider, comme une série de portraits de figures mythologiques. J'aime bien me mettre au service d'une narration déjà existante ; c'est d'ailleurs pour cela que j'avais choisi d'illustrer Kipling ou Lovecraft.

Enfin, quels sont vos projets en cours? Une exposition pourrait-elle être envisagée?

Je partage donc mon temps entre l'enseignement du dessin, des petits projets freelance de temps en temps et des projets personnels de long terme. Ayant passé plus de trois ans à illustrer une nouvelle de 50 pages, je pense que dessiner une dizaine de nouvelles de Lovecraft risque de me prendre encore un temps considérable. Tout n'est pas encore assez clair pour que les pages de dessin s'enchaînent naturellement.
J'ai aussi un projet jeunesse qui traîne depuis cinq ou six ans ; les images sont toutes crayonnées, mais il y a quelque chose qui n'est pas encore exactement articulé, là non plus. C'est un projet que je voudrais dans l'esprit des livres de Chris Van Allsburg, un auteur que j'admire énormément. J'avais d'ailleurs l'idée d'un abécédaire de monstres, de créatures mythologiques, un peu marrant, dans l'esprit de son livre "The Z Was Zapped", un chef d'oeuvre absolu, aux dessins sublimes.
Exposer me fait toujours un peu peur. Déjà, je mets mes images sur Instagram et Facebook, parce qu'un très bon ami m'avait dit que j'étais idiot de rien montrer. C'est grâce à lui que j'ai publié mes dessins, qui ont ensuite plu à Jean Christophe Caurette. Ensuite, je travaille plutôt des petits formats, ce côté miniaturiste me convient très bien ; mais les expositions sont souvent plus intéressantes avec quelques images de format plus conséquent. J'expose chaque année des peintures à l'huile dans une exposition collective, le Salon des Artistes Orléanais, pour lequel je produis essentiellement des images nocturnes, avec des visages de femmes qui se détachent sur des fonds obscurs.

Je crois que mon amour du dessin est lié à des images que j'ai toujours aimées, celles qui donnent surtout une impression de sérénité, de silence, de promesse de bonheur.

Pour faire le lien : 

BESTiary - Armel Gaulme - Editions Caurette

Le site d'Armel Gaulme

Le Tumblr d'Armel Gaulme

Armel Gaulme On Behance

Armel Gaulme - Instagram

- La photographie d'Armel Gaulme a été prise juste derrière la librairie La Bouquinerie à Soulac-sur-Mer ( 101 rue de la plage – 33780 Soulac sur Mer - Tel : 05 56 59 45 51 )

 

 

 

Chien