L'exposition « Hey ! » revient avec un troisième acte salvateur

Écrit par Elodie Cabrera Catégorie : Illustration Mis à jour : samedi 10 octobre 2015 14:56 Affichages : 4812

Affiche HeyPar Elodie Cabrera - Lagrandeparade.fr/ Ah Paris, la grande prêtresse des arts qui change d'exposition comme de chemise, fait souvent dans le prestige, le vintage, l'accoutrement de bon ton. Elle s'aventure trop rarement à associer les couleurs criardes aux petits pois, le macramé au look punk. Alors, quand sort de sa garde-robe événementielle un apparat comme celui de « Hey ! Act III », on cesse de râler. On laisse nos préjugés au placard et file à la Halle Saint-Pierre, car ce qui dérange remet bien souvent les choses à leur place.
Les loufoques et raffinés fondateurs de la revue d'art moderne et de pop culture, Anne et Julien, reviennent en force avec un cuvée d'artistes triés sur le volet. La grande verrière abrite une faune d'oeuvres signées par une soixantaine d'artistes issus de la scène contemporaine, certes, mais la plus marginale. Bruts, déjantés, érotiques et provocateurs. Tous ces agités du ciboulot appartiennent à la contre-culture. Il paraît même que certains voient des monstres dans leurs rêves. À travers ses tableaux, Tom McKee tente d'apprivoiser ses amis zinzins. Ils sont un brin flippants, il faut l'admettre, mais « pas méchants pour un radis », nous a rassuré le bonhomme flanqué de petites lunettes.

 

Joyeux bordel onirique
Ici, on squeeze les grands discours et pénètre le hall avec les yeux et l'esprit grands ouverts. Au rez-de-chaussée, c'est une sculpture hyper-réaliste de Xooang Choi qui ouvre le bal avec sa posture désabusée, les épaules en avant, la tête coiffée d'un feuillage bleu. Plus loin, deux femmes identiques se dévisagent, l'une n'étant que le pâle reflet de sa jumelle. Que se disent-elles une fois les derniers visiteurs éclipsés? Qu'elles aient deux têtes, six pattes ou cent tétons, toutes les créatures cohabitent dans un joyeux bordel onirique. Des cailloux zippés qui arborent de grands sourires, un bébé recroquevillé dans sa carapace de tatou ou encore un retable daté de 1875 dont les saynètes racontent la vie de Satan, cette exposition porte le sceau de l'imaginaire sans limite. Presque celui de l'interdit. Un univers brassé par de multiples courants et influences artistiques, du classicisme à la bande dessinée, du pop-art à l'art brut. Anne et Julien ont une nouvelle fois réussi leur pari : montrer des œuvres rarement proposées au grand public. Certaines sont exposées pour la première fois en Europe telles que les peintures de Mark Ryden, grand ponte du surréalisme pop.

Pas de quartier pour la notoriété
L'autre intelligence des commissaires d'exposition est d'avoir mis sur le même piédestal les stars de la scène underground et leurs confrères plus outsiders. Pas de quartier pour la notoriété. À l'étage, on s'acoquine avec Ron English, Tenmyouya Hisashi, Sam Gibbons ou encore Conn Askew, un loubard criblé de tatouages qui signe l'affiche de cette troisième édition. Sans oublier de faire de belles rencontres.
On a ainsi découvert les ours de Deborah Simon. L’artiste américaine brode avec beaucoup de doigté sur leurs pelages poumons, veines et viscères. Autre pépite : Ludovic Levasseur, un autodidacte en taxidermie et chirurgie plastique qui confectionne des poupées à base d'éléments organiques. Avec leur anatomie recouverte d'excroissances, saucissonnées comme de vulgaires rôtis, elles ressemblent aux freaks baignés dans le formol qui trônent dans les musées d'histoire naturelle.
« Hey ! Act III » offre une variété de formes et de formats, matériaux et disciplines vivifiante. Une vraie bouffée d'air dans l'atmosphère parfois sclérosée de l'art actuel. On aurait envie de reprendre à notre compte l'appel lancé par un mec en 1981. Un certain Coluche qui appelait « les fainéants, les crasseux, les drogués, les alcooliques, les pédés, les femmes, les parasites, les jeunes, les vieux, les artistes, les taulards... » à visiter la Halle Saint-Pierre « et à colporter la nouvelle ». Tous ensemble pour envoyer la bien-pensance se faire f.....

 

Rencontre avec les artificiers de la revue « Hey ! »

L'un ne se sépare jamais de sa casquette gavroche, l'autre de son turban. Anne et Julien ont l'audace dans le sang. Culotté, le duo a fondé en 2010 la revue Hey !, un ovni dans le paysage de la presse culturelle qui a ravi les amateurs d'art outsider, les mordus du tattoo et tous ceux qui cherchaient en vain qu'on les surprenne. Le magazine a depuis gagné ses lettres de noblesse. Quant à ses instigateurs, ils sont devenus incontournables, experts dans leur domaine et hérauts d'un art de vivre. Du Musée du Quai Branly, où ils étaient les commissaires de l'exposition « Tatoueurs, Tatoués », au Cirque Électrique avec lequel ils collaborent depuis plusieurs années, Anne et Julien se battent sur tous les fronts armés d'une volonté inflexible. Avec « Hey ! Act III », ils nous glissent un conseil qui sonne comme un cri de ralliement : « Résister par l'imaginaire. »

Ce troisième acte parachève une collaboration initiée en 2011 avec la Halle Saint-Pierre. Quelle tonalité avez-vous donné à cet opus ?

Anne : On a mis l'accent sur des artistes ou courants qu'on n'avait pas forcément appuyés dans les deux premiers actes. On développe les trois axes qui forgent notre univers. La modernité, tout d'abord, qui n'est pas quelque chose de figé dans le temps mais une posture, une façon de se tenir dans son époque, très loin de ce que l'on cherche à nous imposer. Puis, la résistance par l'imaginaire. Ce n'est pas seulement une valeur conceptuelle mais aussi un refuge. Nous nous positionnons sur un territoire où l'imaginaire est roi.

Julien : Notre troisième axe concerne la volonté d'abolir les frontières entre les courants. Tous les artistes que l'on a sélectionnés viennent de planètes très différentes les unes des autres, leurs univers sont parfois dissonants et pourtant ils ont un adn commun. Ils se ressemblent. On prône la mixité par le rassemblement. Dit comme tel, ça a une consonance très politique et ça nous va très bien. On est militants ! On a fondé la revue Hey ! car on attendait de lire un objet comme celui-ci. C'est un besoin pour nous d'inscrire cette dynamique dans notre société.

Vous parlez de créativité, de militantisme. Résister, c'est essentiel de nos jours ?

J : Absolument. On a besoin de redéfinir des choix sans qu'ils soient dictés par une mode, sans prêter attention à ce qu'il est bon ou non de regarder dans les musées. Les messages qui passent par les tableaux présentés ici retrouvent une résonance qui s'était dissipée. On essaie de montrer une réalité objective qui ailleurs n'est pas mise en valeur.

A : Nous défendons un dynamisme à l'instant T. C'est un choix de vie, une façon d'être au monde et un investissement de tous les jours. Julien et moi avons cette énergie depuis qu'on est môme. Une perception des choses et un désir de contre-carrer l'air du temps. C'est ce qui nous définit, on est né comme ça, on vit comme ça et on mourra certainement ainsi.

Confrontation ou mimétisme, comment fonctionne votre collaboration, notamment pour sélectionner les artistes ?

A : Il faut comprendre qu'on ne pense qu'à Hey !, l'énergie qui nous porte est constante et nous accapare. On est en permanence en train d'échanger, de dialoguer mais on tombe d'accord car nous partageons la même vision du monde. On se dit qu'on sert quelque chose de plus grand, qui nous dépasse. Pour la revue, on fonctionne avec une petite équipe, presque en autarcie ; pour les expos, on est entièrement dédié aux artistes tandis que les spectacles c'est « show off », on sort le grand jeu. Je dirais que tous ces piliers sont nécessaires afin de conserver un équilibre... pour la santé mentale.

J : On est toujours dans la réflexion. Réfléchir, c'est rêver, et on est de grands rêveurs. Sans oublier d'être terre à terre. Mener de tels projets nécessite du pragmatisme.

Ceux qui poussent les portes de la Halle Saint-Pierre ne sont pas nécessairement les mêmes qui ouvrent les pages du magazine. Avez-vous séduit un nouveau public au fil des années ?

J : C'est certain. Mais notre public est varié, même si le magazine conserve un public de niche. Il y a des gens qui nous connaissent uniquement par les spectacles, d'autres seulement par les expositions. En partageant notre curiosité, on a redonné un peu de folie aux gens, à une frange de la population qui s'ennuyait.

A : À travers les expos, on montre aux gens que ce n'est pas une punition d'aller au musée. On cherche à abolir la distance, se passer d'intermédiaire. Les œuvres présentées à la Halle Saint-Pierre n'ont pas besoin d'être expliquées, elles s'affranchissent des discours mais s'appréhendent directement par le ressenti. Il y a une intelligence populaire sur les images.

Hey !, c'est une liberté de ton, un cabinet de curiosités, des artistes qui titillent la norme...une ode à ceux qui osent. Qu'allez-vous oser la prochaine fois?

A : On prépare déjà la troisième édition du festival Hey ! au Cirque Électrique les 30 et 31 octobre 2015. Pour l'instant, on est là, à la Halle Saint-Pierre. Notre geste est basé sur la force des œuvres et des artistes que l'on montre. On verra bien pour la suite... Nous reviendrons certainement avec une nouvelle exposition.

 

HEY! MODERN ART & POP CULTURE / ACT III

EXPOSITION / 18 septembre 2015 au 8 mars 2016
La Halle Saint Pierre - 2, rue Ronsard- 75018 Paris