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Théâtre Panique : le dernier Wombat du grinçant Topor

  • Écrit par : Guillaume Chérel

ToporPar Guillaume Chérel - Lagrandeparade.fr/  Vingt après la disparition de Roland Topor (1938-1997), la BNF (bibliothèque nationale) consacrera, du 28 mars au 16 juillet 2017, une exposition rétrospective à l’œuvre de ce dessinateur majeur du XXe siècle. Elle présentera un grand nombre de dessins originaux, provenant essentiellement de collections privées ainsi que des éditions conservées dans les fonds de la Bibliothèque.

Le 12 décembre dernier, le Théâtre du Rond-Point faisait sa fête à Topor, et ce jusqu’au 17 décembre, salle Roland Topor - l’ami de Jean-Michel Ribes, propriétaire des lieux, avec qui il créa "Merci Bernard", "Palace", "Téléchat". Rappelons que Roland Topor (1938-1997) fut un génial électron libre facétieux, à la fois dessinateur, peintre, écrivain, auteur de chansons, dramaturge, réalisateur de dessin animé (La Planète sauvage) et fondateur du mouvement Panique avec Arrabal et Jodorowski. Bref une machine à rigoler créer bousculer sans virgule oui. L’année 2017 marquera les vingt ans de sa disparition. Il fallait bien un prétexte pour faire rescussiter cet OVNI entre Boris Vian et Dada. Et pour fêter ça, le théâtre complet de Roland Topor est enfin disponible chez Wombat éditeur : « La seule façon de ne pas s’ennuyer au théâtre, c’est d’en faire », disait-il. Ce deuxième tome recueille ses trois grandes pièces des années 1980-90, où l’auteur explore les ressorts cachés de l’aliénation, transformant l’homme en perpétuel étranger aux autres comme à lui-même. Dans l’adaptation théâtrale de "Joko fête son anniversaire", fable grinçante et kafkaïenne, un jeune employé se laisse transformer en taxi humain, entraînant ses proches dans une mutation cauchemardesque. Hommage à La Métamorphose, Joko met à nu la servitude volontaire contemporaine et les perversions de l’« ubérisation » généralisée.
Dans "L’Hiver sous la table", Dragomir, migrant d’un vague pays d’Europe centrale, sous-loue pour y vivre le dessous de table de Florence, une traductrice parisienne précaire, harcelée par son éditeur. Malgré l’étrangeté de leur situation, une relation complice se noue entre les deux jeunes gens… Inspirée par la figure de son propre père, cette pièce poétique et touchante de Topor a connu un succès international. Dans "L’Ambigu", un Dom Juan vieillissant et solitaire tombe à nouveau amoureux, mais cette fois de sa propre part féminine… Débute alors un « mono-dialogue » narcissique et vertigineux où son identité se craquelle sous les coups de l’ambiguïté sexuelle. Travail, immigration, confusion des genres… Avec une lucidité tranchante, Topor signe trois pièces d’une frappante modernité, mais d’un humour omniprésent où le rire jaillit en contrepoint du pire.
Le premier tome recueillait ses trois premières pièces introuvables des années 1970, une « trilogie du sang, du sexe et de la merde » hautement comique et 100% Panique, c’est-à-dire parfaitement provocatrice et scandaleuse. Dans "Le Bébé de Monsieur Laurent", un campagnard, M. Laurent, cloue un bébé à la porte de sa maison. Voisins, badauds et touristes, bientôt suivis par les médias (ou encore Adolf Hitler), chacun y va de son commentaire : faut-il admirer ou plaindre le pauvre M. Laurent ? « Toute ressemblance entre le bébé de M. Laurent et un bébé réel serait dommage », précise l’auteur en ouverture de cette hilarante satire de la cruauté et de l’hypocrisie ordinaires.
Dans "Fatidik et Opéra" (pièce « écœurante » en 15 reprises), un couple de gangsters navigue entre la trahison et une passion charnelle irrésistible. Rythmée par les ébats des amants, cette comédie érotico-policière machiavélique réserve bien des rebondissements. Le pouvoir du sexe sera-t-il plus fort que l’appât du gain ? "Vinci avait raison" relate l’histoire d’un haut fonctionnaire de police qui invite en famille un de ses collègues. Or les toilettes sont bouchées et la merde, comme le retour du refoulé, ne cesse de déborder, d’investir les discussions et les consciences, jusqu’à l’explosion...
Topor, c’est l’âme de Wombat : entre le New Yorker et Hara Kiri, c’est à dire de l’humour qui doit beaucoup au nonsense anglo-saxon, façon Monty Python, matiné de culture juive, combiné à une volonté de transgresser les codes (issue des années post Mai 68), les tabous et parfois même le bon goût. On peut relire aussi chez Wombat le dessinateur Gébé, Robert Benchley, ou plus étonnant, dans une collection consacrée à la littérature japonaise contemporaine, le cinéaste humoriste Takeshi Kitano.
Au catalogue des autres collections : « Les Insensés » qui regroupent de grands humoristes américains du siècle dernier comme Robert Benchley, Will Cupy, ou encore Jake Douglas dont le Manuel érotico-culinaire judéo-japonais est tout un programme,  « Iwarazu » où le lecteur trouvera des titres issus des mauvais genres nippons, comme Hell de Yasutaka Tsutsui. Enfin, « Les iconoclastes », avec des BD et des strips de Gébé, ou de Kamagurka, qui rappelle l’esprit de Hara-Kiri et du Charlie historique.
Nous avions récemment relaté ici "Joko fête son anniversaire", un roman de 1969 qui avait eu en son temps le prix des Deux-Magots. Le romancier Topor est hélas trop peu connu, alors que "Le Locataire chimérique", qui inspira son meilleur film à Roman Polanski, ou encore "Mémoires d’un vieux con" sont des chefs d’œuvres d’humour kafkaïen, de paranoïa assumée et de noirceur sardonique : « L’humour comme le fantastique proposent une vision décalée de la réalité, souvent plus éclairante et pertinente qu’une littérature psychologique convenue ». Cette phrase de Frédéric Brument pourrait être la profession de foi des éditions Wombat, comme du travail de Roland Topor. Topor se pose en digne héritier de Jarry puisqu’il s’attaque à tous les tabous, explorant notre part d’ombre, avec l’humour dévastateur des survivants. L’humour de Topor n’était pas seulement noir, il ne faisait pas que rire jaune, il était multicolore. Topor ou l’arc-en-ciel du rire ! Pour oublier le pire. La preuve, après sa mort, Topor rigole encore. Un rire de hyène, toutes dents dehors. Un rire carnassier. Cannibale. Le rire-monde.

Théâtre Panique, de Roland Topor
Préface de Jean-Michel Ribes
Collection « Les Insensées » n°30, 288 page, 20 €, Editions Wombat

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P.S : à noter l’édition chez Wombat également du Petit Napoléon illustré, de Pierre Etaix, récemment disparu, en collaboration avec Jean-Claude Carrière, collection « Les iconoclastes », 13 €.


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