Makala : le chemin de croix de l’homme-charbon magnifié par la caméra d’Emmanuel Gras

Écrit par Julie Cadilhac Catégorie : Cinéma Mis à jour : jeudi 30 novembre 2017 16:52 Affichages : 415

MakalaPar Julie Cadilhac - Lagrandeparade.fr/ Nous sommes au Congo ; un jeune villageois ( nommé Kabwita ) se démène pour tenter d'assurer un avenir plus confortable à sa famille. Il dessine les plans d’un habitat plus spacieux, envisage d’acheter de la tôle pour le toit et d’aménager un jardin potager. Comme ressources il a la force de ses bras, la brousse environnante et une volonté méritoire. Le voilà parti sur des routes dangereuses et éreintantes pour vendre du charbon qu’il a lui-même produit puis stocké dans d’immenses sacs plastiques qu’il a empilés sur sa frêle bicyclette…Une expédition soigneusement préparée. Cinquante kilomètres plus loin, dans la ville grouillante, il tâche de monnayer son effort et découvre avec désillusion le prix de ses rêves.

Comment pourrait-on être surpris, au sortir de la projection de ce documentaire, des nominations et récompenses dont il a déjà fait l’objet? « Makala » est remarquable tout autant pour sa photographie ( la composition, le cadrage, le point de vue sont toujours riches de sens et pétris de sensibilité et de poésie) ses choix de narration, sa bande sonore ( le bruit du vent, celui de la hache qui, patiemment, heurte le tronc de l’arbre immense à couper, celui, effrayant, des moteurs et des klaxons des 4x4 et des camions qui roulent à toute bernique et frôlent dangereusement le véhicule de fortune de Kabwita - mais également le violoncelle de Gaspard Claus qui souligne par ses frottements la pénibilité de cette odyssée terrestre) ou encore sa mission anthropologique ( on découvre étape après étape comment Kabwita confectionne un four naturel pour produire du charbon, on assiste au quotidien de sa famille, on perçoit les réalités d’un pays où les médicaments pour l’enfant coûtent très chers...). Les lumières, tout particulièrement, forcent l’admiration : sous toutes les déclinaisons de la journée, de l’aube à l’aurore, de jour ou de nuit, dans une lumière aveuglante aussi bien qu’entre chien et loup, dans les brouillards cotonneux de la nuit tombante ou sous des nuages de poussière, les étapes du projet du jeune villageois acquièrent une dimension presque mythologique par le truchement de ses effets. Son vélo harnaché de dizaines de sacs de charbon a les contours d’un monstre hybride et la vision d’une route poussiéreuse sur laquelle s’ajoutent petit à petit d’autres « bêtes » de ce genre, qui viennent concurrencer notre « héros » de l’ordinaire, est notamment fascinante. La couleur des sols, les silhouettes des arbres, les lignes de haute tension contrastant avec les paysages sauvages, la peau et les regards, les tissus des habits...l’image magnifie ce road-work éprouvant et le spectateur tout à la fois vit un voyage visuel exaltant et se heurte à la dureté de la vie dans les zones reculées de ce pays en voie de développement.
Caméra à l’épaule, Emmanuel Gras offre un portrait aussi émouvant que fort d’un combattant de l’ordinaire, d’un Congo courageux et plein d’espoir qui bataille jusqu’au bout de ses forces pour avoir une place modeste au soleil. Montre un Congo à deux vitesses aussi où l’estomac se serre face au racket sur les routes et au mépris des camions qui renversent sans état d’âme les cargaisons de fortune.

Si je ne bois pas, j’ai le coeur qui brûle.

Le film s’achève sur un flot de prières collectives - le christianisme ayant une grande importance dans le pays, il semblait important à Emmanuel Gras de ne pas omettre d'en parler. Un moment d’abandon, de relâche après les heures pénibles dans une ville au bouillonnement agressif, où l’épuisement se perçoit...et où le chemin à parcourir se revèle , avec une acuité douloureuse, encore long et ardu.

Un document incontournable et mémorable! Bravo!

Je ne veux pas que ma fille reste sans éducation.

NB : « Makala » a été tourné dans le sud de la République démocratique du Congo, dans la région du Katanga. En swahili, Makala signifie charbon.

Makala
Date de sortie : 6 décembre 2017
Durée: 1h 36min
Un documentaire d’Emmanuel Gras
Avec Kabwita Kasongo, Lydie Kasongo
Langues : Français, Swahili
Grand Prix de la Semaine de la Critique 2017

Découvert le samedi 25 novembre 2017 en avant-première au Festival Les Oeillades d'Albi