La question du réel en littérature

Écrit par Catherine Verne Catégorie : Coup d’plume Mis à jour : vendredi 22 juillet 2016 21:56 Affichages : 1071

Arnaud TaeronPar Catherine Verne - Lagrandeparade.fr/ "Veritas est adæquatio intellectus et rei": la vérité est l'adéquation de la pensée et des choses .
Je me demande ce que la littérature fait de cette définition vieille comme... Saint-Thomas d'Aquin, son auteur. 
Qu'a-t-elle à voir avec la vérité? L’a-t-elle jamais rencontré ? Son champ d'investigation, d'action, d'expression est-il le réel? Et ce champ, y traine-t-elle pieds nus volontiers ou le toise-t-elle comme un horizon trop bas pour elle ? En mâche-t-elle les brins de blé fouettés au vent rempli d’odeurs et de graines ?

Que son propos se fiche de la vérité si elle en nourrit le caprice, voilà l'un de ses éhontés privilèges, celui d'être une parole libérée de la contrainte du réalisme. Tant mieux donc si les écrivains inventent à souhait fiction sur fiction. Cependant on sait bien que, via l'imagination, c'est toujours un certain réel qu'on rencontre et une certaine vérité qu'on révèle. Comme ces odeurs emportées à même la peau, et longtemps après que l’amante d’une nuit a déserté ta couche.
  Alors, y a-t-il matière à établir une sorte de hiérarchie en littérature ? Elle irait du plus près du réel au plus lointain, du propos le plus vrai au plus faux, la justesse et l'adéquation servant de règle au classement. 
Que mettre en haut d’une telle liste? L'histoire des lettres signale à ce titre ce courant éminemment connu et reconnu, qu'est, que fut le réalisme. Tient-on là le registre littéraire le plus adéquat au réel? Dans la lignée de Balzac voulant rivaliser avec l'état-civil, des générations de romanciers appliqués ont tenté de coller au réel. Ils l'ont dépeint, le nez contre la vitre, scrupuleux et fidèles à ce qu'ils voyaient. Mais le résultat consiste encore en ce qu'ils voyaient, voire à ce qu'ils sont parvenus à en restituer, c'est-à-dire un paysage subjectif. Qu'il puisse être aussi intersubjectif, quand tout le monde s'accorde à voir jusqu'en le naturalisme de Zola une juste, une exacte peinture de sa société, n'empêche pas que ce regard ignore désespérément, inéluctablement, l'objectivité. 
Le réalisme rate toujours son objet, puisqu'il l'étreint d'une main sensible. L'écrivain qui s'en réclame a créé un sujet depuis lequel considérer le champ neutre du réel. II a codifié et organisé les grilles de lecture de ce paysage qu'il inventait comme les pionniers de la colonisation, vierge et dénué de légende. Il ne pouvait pas faire autrement, tout quelque chose en cette littérature étant le quelque chose d'une conscience, pour paraphraser avec impertinence Husserl.


Le romantisme n'a pas davantage produit une littérature adéquate au réel. Il est le fruit d'amateurs d'émotions fortes, d'écorchés vifs dont le sang, les larmes ou la sueur froide colorent la toile. La seule vérité qui se dise ici est celle d'une intériorité exacerbée et dégoulinante. C'est une littérature projective dans laquelle le réel est prétexte seulement, les états d'âme étant le coeur du sujet traité. Bien sûr il s'en suit un propos d'une profonde et fine vérité, qui parle de la réalité vécue, intime et unique, propre à l'auteur. Rien qui nous renseigne de manière universelle sur un réel objectif, posé dehors et qui attendrait enfin qu’on le considérât.

Le réel en littérature, ça a l'odeur qu'on lui donne. C'est comme ces décors en carton pâte qu'un ingénieux dispositif cinématographique anime, soulève, crève à l'envi, arrosant de pluie des visages grimés ou les illuminant de soleil électrique.
 La poésie relève mieux le défi. Mais elle exprime un instant du réel tout à fait spécifique : son avènement, son surgissement. Elle restitue le processus de la Fusis, aussi sa dimension est-elle temporelle : évanescente et pointue comme l'instant juste de la croche en musique. 
C'est une histoire de tempo et d'espace à la fois, elle dit ce qui jaillit et où cela jaillit. Mais il ne faut pas revenir dessus, comme le sucre de Bergson fondant depuis la surface de l'eau où on l'a jeté, la poésie nous fait assister à sa manifestation et le soustrait à notre regard l'instant d'après. 
Elle rencontre le réel maintenant et jamais. Mais elle l'a rencontré au moins. A la façon du punctum barthèsien. 


Spontanément, je crois que ce qui rend le mieux compte en littérature du réel, ce qui illustre la formule de Saint-Thomas d'Aquin en termes d'adéquation, c'est surtout le surréalisme.
 Aucun courant à mes yeux n'a su faire coïncider le verbe et le réel dans un seul et même mouvement. Quand Lautréamont évoque ainsi "la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d’un parapluie", il illustre le mode par excellence par lequel se manifeste toute réalité en somme. Car le réel est fortuit, contingent et impermanent. Toute entreprise de le figer s'expose au décalage. C'est pourquoi réalisme ou romantisme ratent son jaillissement, et que la poésie seule en saisit l'époché vive. Le surréalisme parle vraiment de ce qui est, tel que cela est, résistant aux codes, toujours décalé, jamais là où on l'attendrait. Il résout l'étonnant dilemme de la représentation, toujours en retard sur ce qu'elle vient présenter une seconde fois. Rien de plus fondé : la vraie vie a tout d’une trame surréaliste. 
L'écriture surréaliste seule mime le réel en train de s'ajuster, à un support qu'il décompose déjà à peine l'aura-t-il épousé. Tout va, tout vient, tout passe. Il fallait une littérature que n'effraie pas l'évanescence des formes pour prétendre approcher le réel en toute objectivité. Les poètes surréalistes sont la consécration de ce courant qui aura été d'une pertinence inégalée depuis. 


On lit les réalistes pour la fantaisie du conte et la sécurité des codes, confortablement installé dans l'illusion de pouvoir contrôler quoi que ce soit du chaos ambiant, et on lit les romantiques pour la joie de l'ego ou la griserie du fantasme, ou encore toute autre raison respectable et sensée, en tout cas pas pour rencontrer le réel. Le courant des premiers est empreint de subjectivité engagée, et rejoue inéluctablement ce dont il fait le procès viscéral, sa hantise rivée au corps du texte ; chacun des seconds projette sur l'extérieur un décalage intérieur dont il augmente le monde, un rajout obscène en quelque sorte et qu'il porte au-devant de la scène littéraire. 


Alors quelle littérature relève le défi de la vérité comme adéquation au réel ? Le surréalisme. Il ne fallait pas s'en étonner, le réel, c'est toujours bizarre. Un peu comme le beau, pour lequel Baudelaire avait prévenu. 
Le réel a déserté les écritures qui tentaient de l'aplatir tel un papillon aux ailes écartelées par trois épingles, pour se donner tout entier dans n'importe quel petit vers surréaliste, à la façon dont il habite aussi, dont il sature même, les Haïku japonais pour évoquer une autre littérature. Tout le reste est tombé à côté. 
Cela fait quand même de jolies histoires et des phrases qu'on aime entre toutes encore, longtemps, relire pour le plaisir de leur musique intérieure et la fantaisie du songe. Avec le surréalisme, impossible de tricher, d’embellir, d’aménager l’environnement à son goût ou de ménager sa névrose. 
Cette dimension brute, terrible, la négation de tout système, la dénonciation de toute promesse, il fallait un courant courageux pour l’affronter et la donner à voir. Là on touche ce qui est, et on en accueille l’étrangeté non-négociable dans son avènement nécessaire. Il en émane une beauté aussi, toujours bizarre, dérangeante et sauvage, en même temps qu’elle contacte en nous un savoir naïf et implicite qui la précédait, une beauté muette, évanouie l’instant d’après, quand le tissu du réel se retourne ailleurs et autrement, neuf et sans certitude, c’est-à-dire dans l’instant de son déploiement par la phrase et avant son terme même, déjà révolu.
 Aucun art littéraire européen n’a mieux dit la fulgurance du temps, la géométrie molle des durées, et la polymorphie dynamique de l’espace. Elle parle du rêve aussi, bien sûr, car la partie de nous qui y entend quelque chose, au réel, ce n’est pas la conscience, mais ce qui commence en deçà d’elle, insondable mais sans cesse manifesté et éclatant à la surface en sujets infinis de ravissement pour elle. Puisqu’il n’est de littérature qu’intérieure, je veux dire dont le projet regarde essentiellement celui qui en entreprend l’ouvrage courageux et parfois désespéré, pour moi le réalisme entretient une manie pathologique, le romantisme l’encourage, la poésie en affranchit, le surréalisme l’a dépassée. On est enfin passé de l’autre côté du sujet, là où s’étend l’autre ; on s’avance au plus vif du royaume insoumis, proprement indicible, que constitue le réel. Aussi lire, est-ce une aventure, une compromission, un engagement. 
Et d’ailleurs on a, public et écrivain, la littérature qu’on mérite. Mais c’est là un autre débat.

Crédit de l'illustration : Arnaud Taeron - Le site de l'artiste

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