Enfin le royaume : François Cheng tout en quatrains…

Écrit par Serge Bressan Catégorie : Coup d’plume Mis à jour : dimanche 4 mars 2018 20:54 Affichages : 412

chengPar Serge Bressan - Lagrandeparade.fr / Né en Chine en 1929, arrivé en France en 1948, l’Académicien français François Cheng publie son 41ème livre : « Enfin le royaume ». Un recueil de quatrains, sous le signe de la lumière, de l’errance, de la communion avec la nature.

Envoûtement garanti à toutes les pages avec ce polyvalent aussi à l’aise dans le roman que l’essai, la calligraphie ou la poésie. La preuve avec sa nouvelle production titrée « Enfin le royaume »- sous-titre : « Quatrains ». A 88 ans, il revient à la poésie. Et s’est imposé l’exercice du quatrain, ce poème d’une strophe en quatre vers. L’exercice, en apparence d’une simplicité extrême puisque libre dans sa forme de quatre vers, demande une concision extrême. « Le quatrain est un élément universel du langage poétique, confie François Cheng. Ça demande un travail nuit et jour, un travail d’épuration. En Chine, le quatrain est une forme majeure de la poésie classique. En Occident aussi. Dans la tradition classique, le quatrain existe comme une forme en soi. Pour moi, le quatrain est le diamant de la poésie universelle parce qu’il constitue la forme la plus concentrée tout en ayant un contenu complexe qui lui permet d’irradier dans tous les sens ».

Membre de l’Académie française depuis 2003, il est arrivé en France avec ses parents (le père était spécialiste des sciences de l’éducation) en 1948 pour fuir le régime communiste qui vient alors de prendre le pouvoir en Chine. Il ne publiera son premier texte en français que trente ans plus tard…

« Nous avons bu tant de rosées
En échange de notre sang
Que la terre cent fois brûlée
Nous sait bon gré d'être vivants »

L’art de François Cheng, en ces quatre vers, est tout entier là. Il dit qu’un quatrain est le diamant de la poésie universelle (voir ci-dessous)- alors, lui qui, pour évoquer ses premières années en France alors qu’il ne parlait pas la langue, dit qu’à l’époque, « le feu en moi est alors vacillant comme la flamme d’une bougie ». Et d’ajouter : « Je suis resté en France par amour de la littérature. Les grands auteurs, qui bénéficiaient en Chine d’excellents traducteurs, m’avaient fait entrevoir la diversité, le raffinement et la dimension charnelle de ce pays. Vous imaginez mon drame ? Je rêve de littérature et j’apprends, découragé, une langue que je ne maîtrise pas ». Dans ses années de jeune homme, tandis que son père et le reste de la famille sont partis aux Etats-Unis, il reste à Paris et, tout en poursuivant ses études, il se retrouve plongeur dans un restaurant.
L’éditeur français de François Cheng rappelle que « forme brève, mais moins abrupte que le haïku, le quatrain ne s'en tient pas au lapidaire, il sait donner du rythme à la pensée, à l'émotion, à la surprise, il sait initier un questionnement, amorcer une méditation, esquisser un chant ». Avec François Cheng et ce recueil joliment titré « Enfin le royaume », on glisse dans un monde de mots, d’images et de pensées où l’on croiserait les poètes chinois des origines et aussi l’écrivain et savant persan Omar Khayyâm (1048- 1131) et la poétesse américaine Emily Dickinson (1830- 1886). On y fréquente la beauté du monde, cette beauté qui, comme le murmure le poète académicien français, « ne prend sens que lorsqu’elle est appréhendée et intériorisée par une âme humaine. Et tout d’un coup, cette beauté qui est un peu objective devient une sorte de résonnance qui va d’âme en âme et peut-être, comme Dante a dit, jusqu’à toucher toutes les étoiles. C’est la même force qui anime l’âme humaine et toutes les étoiles… » Dans chacun des quatrains de François Cheng, est omniprésent ce « souffle-esprit » qui rythme l’incantation si particulière, si unique en quête permanente non pas du clinquant mais simplement de la lumière intérieure. Lire François Cheng et ses quatrains, c’est (re)découvrir le plaisir immensément exquis de l’errance, de l’envoûtement, de la douleur, du vivant ou encore de la communion avec la nature.

« Vers le soir, abandonne-toi
A ton double destin :
Honorer la terre, et faire signe
Aux filantes étoiles »

Au fil des pages, avec ces textes, c’est un jaillissement permanent d’émotion, de méditation, de bienveillance… En strophes de quatre vers, François Cheng ne raconte pas seulement la vie et suggère le chemin. Evidemment, on le suit. Plus exactement, on chemine à ses côtés… et on sait qu’avec lui, on arrivera enfin au royaume des mots.

Enfin le royaume
Auteur : François Cheng, de l’Académie française
Editions : Gallimard 
Parution : 8 février 2018
Prix : 15 €