Peur de vieillir

Écrit par Julie Cadilhac Catégorie : Coup d’plume Mis à jour : dimanche 8 janvier 2017 18:20 Affichages : 1030

Peur de vieillirPar Julie Cadilhac - Illustrations : Arnoo ( Arnaud Taeron)- Lagrandeparade.fr/

Un matin, il est trop tard...

Elle le sait mais comment faire?

Elle regarde son miroir...

Ferme les yeux....un goût amer.

Vieillir, verbe douloureusement passif à mi-chemin entre naître et mourir. Course du temps vers la perte des facultés, la maladie, la laideur, la mort. Epée de Damoclès du vivre qui confine l'être humain dans l'impuissance fataliste. Comment ne pas être désemparé et éviter une survie dépressive plutôt qu'une vie assumée? Face à une société qui favorise à l'extrême la jeunesse, la performance et la beauté et une espérance de vie qui croît sans cesse, la peur de vieillir est une angoisse de plus en plus partagée.
 Vieillir, c'est accepter d'être remplacé, regarder en face le miroir qui explique que l'on est détrôné et s'assagir... Dans l'idée oui, mais qui saurait renoncer sans larme à sa fraîcheur d'antan?

Depuis longtemps, la poésie amoureuse surexploite le thème du temps qui passe où pleuvent regrets et remords. S'il est prétexte à des lamentations mélancoliques, à des rimes plus ou moins riches sur la mortalité fatale de l'homme...lorsque  les  poètes  ne cessent de louer la beauté de leurs  belles  en insistant sur l'aspect éphémère des roses humaines, c'est AUSSI  ( et surtout!) à des fins de câlins crapuleux et d'incitation au plaisir épicurien.
 Baudelaire compare son interlocutrice aimée à une charogne, le lecteur frissonne de ses métaphores macabres, et ce poème à la beauté morbide refroidit nos ardeurs amoureuses aspirant à l'éternité. Si la fuite du temps, dans ce poème, répond à un enjeu esthétique, devenant un ennemi pour la femme aimée, elle se transforme en alliée pour la satisfaction de l'amant qui entend cueillir -rapidement- les roses de la vie au creux de draps blancs.

"[...]Et pourtant vous serez  semblable à cette ordure,
A cette horrible infection,

Étoile de mes yeux, soleil de la nature,

Vous, mon ange et ma passion !

Oui ! telle vous serez, ô reine des grâces,

Après les derniers sacrements,

Quand vous irez, sous l'herbe et les floraisons grasses.

Moisir parmi les ossements.

Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine

Qui vous mangera de baisers,

Que j'ai gardé la forme et l'essence divine

De mes amours décomposés !"

Un petit tour du côté des contes merveilleux qui s'intéressent aussi à la symbolique du temps qui s'écoule? Ils confrontent un monde enfantin de douceur avec un monde d'adultes, souvent sévère et cruel, et la peur de vieillir se mêle à la peur de grandir. Que symbolisent les vilaines marâtres sinon cette perte aigrie de la jeunesse? pourquoi tous ces lutins, nains et autres adjuvants minuscules sinon pour symboliser ce refus de grandir? Impitoyablement, la fin du récit montre les anciens péricliter pour laisser la place au sang neuf.

Elle pense, l'air absent

Aux couleurs de sa jeunesse

Elle voit s'enfuir le temps

A dos de landau, à toute vitesse...

Grandir, c'est perdre l'innocence et l'insouciance ; grandir, c'est réaliser la médiocrité, l'hypocrisie et le carriérisme du monde. Grandir, c'est vieillir d'un coup. Pour accepter de vieillir, il faut ressentir un sentiment de complétude, être serein vis à vis de
 son parcours et ne pas regarder sa jeunesse comme l'incarnation de l'idéal. Pas simple au final...

vieillirDans son ventre, un oiseau

Dévore à petit feu son être.

Serait-ce Morta,dans son dos

Qui tisserait peut-être!?

Il faut se méfier de ceux qui jouent de cet épouvantail qu'est le temps...ceux qui en font un commerce lucratif de crèmes, de botox et de lotions capillaires... ceux qui médiatisent le mythe de l'éternelle jeunesse. Les victimes, en effet, ne manquent pas et au premier rang, ces cougars en vogue qui pavanent des Adonis bien sapés en trophées de chasse. Il n'y a bien que Faust qui ait trouvé la potion de l'éternelle jeunesse et...c'est le diable en personne qui lui avait concocté en échange de son âme. Pas de pur lait d'ânesse dans nos supermarchés...ou à quel prix!!

Dans son chignon, sans détour,

Des dizaines de barrettes

y décompte les jours

Avant la grande grimpette

Non, l'ennemi n'est pas le temps à la rigueur de métronome, l'ennemi est notre volonté et notre incapacité à rebondir. L'ennemi est cette aptitude à n'imaginer le bonheur que derrière soi, boniment sous lequel notre optimisme ploie.

Maintenant qu'il est là-haut

A quoi bon regarder derrière?

S'entrelacent sur sa peau

Des monstres, remords de naguère
Pleure ma pomme et entends-tu

Ses mots encore à la chandelle?

Marie, ma mie, le temps nous tue

Un jour, vous ne serez plus si belle...

Le bonheur n'a pas d'âge...ou, mieux, il a de multiples conceptions et visages. Dans la pièce de théâtre de Jean Anouilh, Antigone, l'héroïne éponyme, ne conçoit qu'un bonheur entier, jeune et fougueux; Créon et son expérience de vieux roi rompu lui réplique que le bonheur n'est constitué que de petits moments précieux à additionner, qu'il est " une petite chose que l'on grignote, assis par terre, au soleil". Les deux n'ont pas tort, somme toute. Les plus cyniques nuanceront que le bonheur est avant tout le "silence du malheur" ( Jules Renard). Ils cadreront bien avec l'actualité....

Candide pourrait conclure après avoir baroudé quelques mois dans le vacarme du monde que même si les barrettes du temps s'accumulent dans les chignons des vieilles dames, même si nous serions tentés d'empoisonner tous ceux qui font pâlir d'admiration le miroir qui nous boude, même si chaque jour davantage on sent le serpent de la vieillesse nous essouffler le corps et l'esprit, on n'oublie pas pourtant les mains de sa grand-mère, ces mains un rien tremblantes qui se tendaient vers les joues en quête d'un baiser bruyant, on n'oublie pas les dimanches en expédition chez ses aïeuls où le temps s'arrêtait, où tout avait la simplicité d'un panier
 d'osier, de quelques oeufs de poules rousses et d'un piroulis dégusté avec les cousins germains, on n'oublie pas que vieillir, c'est aussi rencontrer une nouvelle génération, l'aimer et lui apprendre à construire à son tour.

Vieillir, c'est aussi ressentir l'envie et la nécessité de transmettre. Nier ce vieillissement, c'est broyer cette chaîne, ouvrir un gouffre d'incompréhension et menacer les générations futures d'être des animaux sans histoire.... Histoire? 
La peur de vieillir n'existe qu'en réponse à d'autres détresses personnelles. Vieillir sereinement, c'est savoir s'aimer et avoir confiance en les autres aussi, en leur fidélité pour vos vieux jours grabataires. Mamie et ses bigoudis, Mamie et sa crème anglaise, Mamie et ses cantiques, Mamie et ses dinettes avec sa petite fille espiègle se moque bien de vieillir...pourvu qu'on l'aime longtemps!


6 août 2010

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