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Jours brûlants à Key West : Quand Brigitte Kernel rencontre Françoise l’Américaine…

Écrit par Serge Bressan Catégorie : Romans français Mis à jour : lundi 12 février 2018 18:56 Affichages : 716

KernelPar Serge Bressan -Lagrandeparade.fr / Immédiatement, on est prévenu : « Cette histoire est vraie sauf ce que j’ai inventé ». Il y a aussi une citation : « Nous passâmes ainsi quinze jours brûlants et tumultueux dans ce Key West désert à cette saison-là », extraite d’« Avec mon meilleur souvenir » de Françoise Sagan. Et voilà, c’est donc parti pour un voyage en près de deux cent soixante dix pages, un voyage titré « Jours brûlants à Key West » et signé Brigitte Kernel. Depuis 1993 et « Une journée dans la vie d’Annie Moore », elle a publié douze livres, dont l’impeccable « Agatha Christie, le chapitre disparu » (2016). Pour son treizième roman, elle emmène les lecteur-lectrice outre-Atlantique, en Floride dans le sillage de Françoise Sagan- et c’est, une fois encore, parfaitement réussi parce que Brigitte Kernel sait raconter la vie, les illusions, les doutes, les sentiments, les impasses…

« Jours brûlants à Key West », c’est d’abord un retour dans le temps. En avril 1955, forte d’un succès mondial avec Bonjour tristesse- son premier roman, Françoise Sagan- « adorable petit monstre » de tout juste 19 ans, est en promotion et fait étape à New York. Elle s’y ennuie (c’est peu dire !), y déclare qu’elle cultive une passion littéraire pour Tennessee Williams. Celui-ci boucle alors ce qui deviendra un des grands classiques de la littérature du 20ème siècle : « La Chatte sur un toit brûlant », a écho de la déclaration de la jeune romancière française et lui fait savoir qu’elle est la bienvenue dans sa maison de Key West. Brigitte Kernel écrit : Tennessee Williams « n’est pas seul : Frank Merlo, son amant, vit aussi dans cette maison du 1431 Duncan Street et Carson McCullers, l’auteur du roman culte « Le Cœur est un chasseur solitaire », dont l’état de santé est inquiétant, vient de s’y installer pour un temps indéterminé. Huit ans plus tard, juste avant sa mort en 1963, Frank Merlo décide de raconter ces deux semaines, ces jours brûlants à Key West, qui ont bouleversé sa vie ».
Avec une habileté redoutable, Brigitte Kernel va développer un roman sur trois niveaux, sur trois plans. Une construction périlleuse qui aurait entraîné dans les bas-fonds de la chose écrite nombre d’écrivains (ou prétendus tels). Rien de tel avec l’auteure de Jours brûlants à Key West. Déjà dans le précédent « Agatha Christie, le chapitre disparu », elle nous avait démontré un art consommé pour mixer histoire vraie et fiction. Parce que Brigitte Kernel aime rien tant que se glisser dans les parenthèses mystérieuses et laisser libre cours à l’imagination, tout en se basant la vérité historique, en respectant au plus près les faits, rien que les faits… Cette méthode (qui manie allègrement naturel et technique) propose ainsi le récit de Frank Merlo sur ces deux semaines brûlantes à Key West, des commentaires de B. la narratrice et, par intermittence, une correspondance entre la narratrice et son éditeur sur le livre en cours…
Au fil des pages, dans le récit et les mots de Frank Merlo, acteur de son métier mais qui n’a jamais réussi à s’imposer, on savoure la déprime de l’« adorable petit monstre », son espièglerie et son innocence aussi. On se délecte du jeu étrange que joue Tennessee Williams, homosexuel dont on ne saura jamais s’il aurait voulu mettre Françoise Sagan, Françoise l’Américaine (pendant deux semaines) dans son lit. On se prend de pitié pour Carson McCullers quand elle déprime (ce qui arrive très souvent) et d’interrogation quand elle « dragouille » la jeune auteure française tout en tentant de l’humilier. Et puis, il y a Frank Merlo, aussi magnifique que pathétique, amoureux fou de « Tenn » ainsi qu’on surnommait l’auteur de « La Chatte sur un toit brûlant ». On y ajoute du whisky à gogo, les pêches au marlin, quelques gigolos cubains (pour le plaisir de Tennessee Williams), la chaleur torride qui débride les sens… et puis quelques très belles pages sur la littérature, sur la chose écrite et le processus de création. Pendant quinze jours brûlants dans une villa de Key West, trois monstres se sont affrontés, se sont séduits, se sont cherchés sous l’œil aussi voyeur que désespéré d’un acteur en quête de reconnaissance. C’est très chaud, formidablement envoûtant…

Jours brûlants à Key West
Auteur : Brigitte Kernel
Editions : Flammarion
Parution : 4 janvier 2018
Prix : 19 €