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Les Terranautes : T.C. Boyle, sous la bulle en pensant à Mars…

Écrit par Serge Bressan Catégorie : Romans étrangers Mis à jour : samedi 12 mai 2018 07:15 Affichages : 160

boylePar Serge Bressan - Lagrandeparade.fr / En voici un drôle de loulou des lettres ! Il pratique l’écriture, jonglant du roman aux nouvelles toujours avec allégresse. Et quand, à 70 ans, l’Américain T.C. Boyle publie son seizième roman, « Les Terranautes », une fois encore ça décoiffe. Rappelons juste en passant que Tom Coraghessan (T.C.) Boyle est le plus rock des écrivains de l’époque. On ajoutera que, depuis 1978 outre-Atlantique, il anime un atelier d’écriture à l’Université de Caroline du sud, et que son œuvre est emplie de personnages aux allures de manieurs de marionnettes- une thématique que l’on retrouve dans « LesTerranautes »- un texte impeccable sur près de six cents pages.

Pour ce nouveau roman, l’auteur au catogan ne se cache pas : avant même le début, il « tient à souligner sa dette à l’égard des premiers Biosphériens » parmi lesquels Abigail Alling, Mark Nelson, Jane Poymer, Rebecca Reider ou encore John Allen, et confirme ainsi s’être grandement inspiré d’une expérience « scientifique » tentée dans les premières années 1990. Dans le désert de l’Arizona alors, comme sortie de l’imagination d’un Ray Bradbury « new age », fut lancé le projet Biosphère 2- budget : 150 millions de dollars (environ 120 millions d’euros), but : reconstituer sous une immense bulle un milieu naturel viable comme il pourrait s’en exporter sur Mars. Un projet d’autant plus sérieux que quelques promoteurs, désireux de « coloniser » la planète Mars, avaient alors grandement sponsorisé l’affaire. Seul problème : au final, les résultats n’étaient guère enthousiasmants et ont calmé l’ardeur des promoteurs. Une bien bonne histoire pour un écrivain comme T.C. Boyle qui vit à Santa Barbara dans une maison dessinée par le grand architecte Frank Loyd Wright dont il avait fait le héros de son roman « Les Femmes » (2010)…

Deux citations donnent le ton de ce qui attend le lecteur : « Ne doutez pas un instant qu’un groupe restreint de personnes dévouées et réfléchies puissent changer le monde. Rien d’autre ne l’a jamais fait » (Margaret Mead) et « L’enfer, c’est les autres » (Jean-Paul Sartre). Et bienvenue chez les Terranautes, huit créatures (quatre hommes, quatre femmes) façonnées, modelées par un T.C. Boyle en grande forme et très inspiré ! « Nous avions beau constituer une équipe, même si nous nous serrions les coudes depuis le début de nos deux années d’entraînement, il n’en demeurait pas moins que seuls la moitié des seize candidats seraient sélectionnés. On ne jurait que par l’esprit d’équipe mais c’était toute l’ironie de l’affaire : chacun, en compétition avec tous les autres, s’évertuait à les surpasser ; nos moindres pensées, nos moindres gestes étaient dûment notés par Mission Control. Comment Richard, notre cynique maison, appelait-il cela… : un défilé de Miss Amérique sans Miss et sans Amérique », raconte un participant. Les huit ont intègré E2 (l’équivalent boylien de Biosphere 2), ont enfilé une combinaison rouge pour une « captivité » choisie de deux ans, on leur a présenté l’affaire comme un « honneur d’en être » après franchi avec succès les différentes étapes d’une sélection éprouvante psychologiquement- la preuve avec Linda Ryu, elle est la meilleure amie de Dawn Chapman (une scientifique, spécialiste de l’environnement), voulait être de l’histoire mais est persuadée ne pas avoir été sélectionnée parce qu’elle n’est pas blonde, éprouve un sentiment de rejet et de la jalousie à l’égard de son amie, elle, retenue pour E2…
Pendant toute la durée de l’expérience, les deux femmes vont rester en contact mais lorsque E2 s’achèvera, leur relation en sortira toute chamboulée. T.C. Boyle ne se contente pas, dans « Les Terranautes », de développer, de pointer des rapports humains à travers l’histoire de Linda et Dawn, il sait aussi raconter avec toute la rigueur scientifique nécessaire la vie (espérée idéale par ses initiateurs) sous la bulle. C’est le rationnement de la nourriture, l’oxygène raréfié, les bras (huit paires) qui doivent assurer tout le nécessaire vital et indispensable… sans oublier, inévitablement comme dans tout groupe, les dissensions, disputes et autres discordes qui vont surgir au fil des semaines…
Un critique américain s’est gentiment moqué de T.C. Boyle et, évoquant « Les Terranautes », a parlé d’une réunion Tupperware sous une bulle… Auteur de quelques chefs-d’œuvre comme « Water Music » (1998), « Talk Talk » (2007) ou encore « Après le carnage » (2013), brillamment, T.C. Boyle (dé)montre que même dans une société idéale, la nature humaine prend toujours, inévitablement, le dessus. Qu’on se le dise !

Les Terranautes
Auteur : T.C. Boyle
Editions : Grasset
Parution : 28 mars 2018
Prix : 24 €