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Brandebourg : Juli Zeh, éoliennes et thriller rural…

Écrit par Serge Bressan Catégorie : Romans étrangers Mis à jour : dimanche 29 octobre 2017 09:44 Affichages : 243

BrandebourgPar Serge Bressan - Lagrandeparade.fr / Traduite en pas moins de trente-cinq langues, Juli Zeh est, à 43 ans, une des plus brillants auteurs contemporains allemands et remarquée pour, entre autres, « La Fille sans qualité » paru en 2007. On la retrouve cet automne avec la VF de son dixième et magnifique roman, « Brandebourg » (en VO : « Unterleuten »). L’éditeur français est catégorique, présentant le livre comme étant un « thriller rural ». On dira aussi que Juli Zeh a suivi des études de droits, qu’elle a été juriste avant de se consacrer à l’écriture, qu’elle est issue d’une famille de gauche par tradition et que son père fut, un temps, directeur du Bundestag- l’assemblée parlementaire d’Allemagne…

Présentant son nouveau roman, l’auteure confie : « J’ai choisi de placer mon roman dans un village et non pas dans une ville. Les différences sont énormes. J’ai vécu plusieurs années à Leipzig avant d’habiter dans un petit village qui ressemble à celui du roman. Je pense qu’il existe plus de points communs entre un Berlinois et un Tokyoïte qu’entre un citadin et quelqu’un de la campagne. La culture est différente, la manière dont on éduque ses enfants, les revenus… Il y a dans un village une plus grande solidarité qui ne dépend pas du fait de s’aimer ou pas. S’il en a besoin, on aide son voisin, qu’il soit ou non un ami. La famille joue aussi un rôle plus important. Il y a des gens qui auraient un bien meilleur travail en ville, mais qui restent au village pour ne pas y laisser leurs parents seuls ». Précision : le village du livre, Unterleuten, est situé à soixante-dix kilomètres de Berlin, dans le Land du Brandebourg (qui donne son titre au livre de Juli Zeh), une région de l’ex-R.D.A.
Avec « Brandebourg », la romancière s’essaie à un genre nouveau pour elle : le roman de terroir. Mais évidemment, elle n’en respecte pas les règles, elle le tord, le serre, le dynamite ! Le village entouré de champs de blé a connu, au temps de la République Démocratique Allemande, le regroupement des terres en coopératives d’Etat puis, dans la foulée de la réunification de l’Allemagne, la restitution (peu évidente) des biens collectivisés. C’est l’été 2010, surgit un projet d’un parc d’éoliennes. Comme prévisible, la paix du village va être sacrément remise en cause par ledit projet. D’un côté, les paysans et leurs familles ; de l’autre, les Berlinois qui ont effectué le retour à la terre… et le problème est tout simple : il faut un espace de dix hectares pour installer ce parc qui pourrait rapporter 150 000 euros par an au propriétaire. Ils sont nombreux à vouloir « jouer »- le rapport est intéressant, et chacun va devoir se révéler.
Ainsi, le village devient un théâtre où vont ressurgir vieilles rancunes, anciennes bagarres… Parfait pour une romancière comme Juli Zeh : elle peut, en mots, dessiner une galerie de portraits d’Allemands contemporains méconnus, voire inconnus quand on vit hors des frontières du pays dirigé par la chancelière Angela Merkel. On lit : « Il y a un truc qui cloche dans ce village. Et pas qu'un peu », ou encore : « À l’insu de la politique, de la presse et de la science, il existait ici une forme de vie à moitié anarchique, presque entièrement livrée à elle-même, sorte de société de troc pré-étatique involontairement subversive, loin de l’emprise de l’État, oubliée, négligée et de ce fait étrangement libre. Un univers parallèle d’ordre socio-théorique, ou plutôt socio-pratique. Il n’y était pas tant question d’argent que de savoir qui devait quoi à qui ». Une Allemagne profonde où la ruralité est douloureuse, où les pollutions sont permanentes, où règnent l’isolement, l’indifférence et la résignation. « Brandebourg », c’est le bel et grand roman de l’Allemagne des « petites gens », des « gens de peu ». Un texte formidablement abouti.

Brandebourg
Auteur : Juli Zeh
Editions : Actes Sud
Parution : 6 septembre 2017
Prix : 23,80 €