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A qui de droit : dans le spectre argentin des "désaparécidos"

Écrit par Félix Brun Catégorie : Romans étrangers Mis à jour : samedi 22 juillet 2017 16:39 Affichages : 265

A qui de droitPar Félix Brun - Lagrandeparade.fr/ L’argentine trente ans après n’a pas refermé les plaies profondes de la dictature, hantée par les fantômes des disparus, de ces militants en lutte contre le régime, qui furent arrêtés, enlevés, torturés et qui ne sont jamais réapparus : les « désaparécidos ». Carlos Montana, le « Rouquin » qui fut naguère militant d’extrême gauche et très actif dans la rébellion contre l’Etat totalitaire, a perdu Estella, sa femme alors enceinte, qui après son arrestation a subi tortures et prisons…et n’est plus jamais revenue…morte ?...exilée ?...a-t-elle donné naissance à leur enfant ?...qui furent ses bourreaux ?...son confesseur ?...dans l’enfer du centre carcéral de l’Aconcaga. "C’était un endroit dont Dieu devrait avoir honte. Personne n’en sortait indemne. Ni les coupables, ni les victimes, ni les bourreaux." Dans sa quête de vérité, Carlos est aidé par Juanjo, un ancien compagnon de lutte, devenu ministre d’un gouvernement désormais démocratique…le temps efface et devient complice des compromis.

Carlos croise dans sa démarche des acteurs, des tortionnaires de ces exactions qui n’ont cesse de « se persuader que tuer leurs prisonniers n’était qu’un travail, une routine pénible, les aléas du métier, que leurs victimes, leurs assassinés imminents n’étaient pas des personnes mais la tâche de l’après-midi ou de la matinée à la première heure. » Une génération est passée mais les blessures ne sont pas refermées : le fantôme d’Estella est omniprésent, l’absence douloureuse, la violence transpire… Carlos doit-il la venger, se venger : "la vengeance est une forme extrême du souvenir, une manière désespérée d’aviver une trace qui s’efface." ?
Un livre très émouvant, cruel, une subtile analepse entre le présent et les années 70 dans un pays encore meurtri. Martin Caparros analyse et passe au scanner l’Argentine qui n’en finit pas de son terrible passé : il livre une critique féroce et une réflexion sans concession sur la politique, l’individu et la famille.

La famille est un système de dettes : des investissements anciens- quelques gouttes de sperme, six mois d’allaitement, vingt ans de pension complète, une ou deux fois au zoo dans l’enfance, un piston pour obtenir tel emploi, un emprunt nébuleux, une invitation à la maison de campagne ou à un match de foot-ball, un soutien à l’occasion d’une maladie ou d’un deuil- créant un entrelacs de dettes qui doivent être payées de la même monnaie.


Un grand roman, un grand écrivain.

A qui de droit
Auteur : Martin Caparros
Traduction : traduit de l’espagnol(Argentine) par Alexandra Carrasco
Edition : Buchet. Chastel
Parution: 28 avril 2017
Prix: 22 €