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Le monde d'hier : la chronique d'un suicide annoncé de Stefan Zweig

Écrit par Catherine Verne Catégorie : Essais, société et bien-être Mis à jour : dimanche 19 juin 2016 09:26 Affichages : 868

monde d'hierPar Catherine Verne - Lagrandeparade.fr/ Ce "monde", c'est aussi bien une traversée itinérante de pays en pays, une géographie en somme, qu'une histoire, où se croisent aussi plusieurs histoires:

D'abord celle d'un citoyen européen né à la fin du XIXè siècle, qui assiste à la première guerre mondiale dans ses années de jeunesse puis observe la montée du nazisme en Autriche et l'entrée du monde d'hier dans la seconde guerre. D'où un témoignage émouvant du flou dans lequel étaient les contemporains de l'Histoire en marche, l'auteur étant lui-même souvent incapable du recul permettant de réaliser que des événements déterminants étaient en train d'avoir lieu en bas de chez lui, dans les rues de Vienne, et apprenant ce qui se passait par... la presse internationale.
C'est aussi l'histoire d'un apatride qui devra émigrer pour sauver sa vie. Aussi voyage-t-on avec Stefan Zweig à Londres, Paris, en Italie, en Inde ou en Amérique. Dès le début des années trente, son opéra composé pourtant avec Richard Strauss a été interdit parce qu'il est juif. Aussi raconte-t-il avec émotion comment il tombe en arrêt à Philadelphie devant une vitrine de libraire proposant librement ses ouvrages. Il décrit sa destinée de nomade forcé, laissant derrière lui ses foyers successifs remplis de ses précieuses collections de papiers ayant appartenu à des hommes célèbres, dont la dernière note de blanchisserie de Beethoven.
C'est l'histoire d'un intellectuel posant un regard inquiet et sensible sur le monde d'hier, sous l'ordre austro-hongrois, qui était pour lui l'âge d'or de la sécurité et de la sérénité en train de se décomposer sous ses yeux sans espoir de salut. Il en parle avec des amis tels Rilke, le plus fidèle d'entre eux et peut-être le plus doux des poètes parachutés au front, ou Freud, dubitatif quand à l'éradication chez l'humain de sa tendance naturelle à la barbarie. Il prend des notes qui ont valeur journalistique dans les pays où il se rend, des pays parfois insouciants où s'insinue insensiblement le fascisme d'avant-guerre. C'est ainsi qu'il assiste à la mainmise tangible des toutes fraiches "chemises rouges" tandis qu'il se trouve en Italie.
Bref, c'est la grande Histoire en train de se faire vue par la fenêtre d'une petite. La petite histoire d'un artiste à la fois désespéré et lucide, qui regarde son rêve humaniste d'Europe unie dans la paix s'écrouler et décidera d'en mourir. Le suicide de cette Europe qu'il a tant chérie annonce en effet et précipite celui de l'écrivain. Par un effet de miroir, les deux mondes se répondent avec une évidence glaçante, les deux histoires, la petite et la grande, semblant articulées au même funeste horizon.
Car "le monde d'hier" c'est aussi celui de Stefan Zweig, non que l'oeuvre soit à considérer comme une autobiographie malgré la subjectivité affective de son point de vue. On n'y trouvera en effet aucun récit en mode selfie révélant les petites misères de sa vie privée, familiale, amoureuse. A l'occasion, telle anecdote le met en scène accompagné de Dali chez Freud ou en train d'assister au geste créatif de Rodin lissant l'épaule d'une statue, ce sont là des moments d'une rare pureté touchant au génie et dont il éprouve le besoin de confier l'epoché, une bulle de respiration vive et légère loin des préoccupations géopolitiques, préservée de cette fuite en avant vers ce qu'il vit comme une impasse historique. Son nombril l'intéresse peu, et même s'il sait être le centre de l'histoire qu'il écrit, ce n'est qu'en temps qu'oeil de photographe gravant avec de la lumière ce qui se trame dans l'ombre tout autour de lui en Europe, comme inéluctablement.
Et c'est là le ton général de l'oeuvre bouleversante. On sait comme dans les tragédies, qu'on ne s'en sortira pas. Cela se sent dès les premières lignes. Le texte a un côté "chronique d'un suicide annoncé" et ne peut se lire qu'avec beaucoup d'émotion quand on connaît la fin personnelle de Stefan Zweig.
"Le monde d'hier" ne doit pas rebuter les potaches blasés de fiches d'Histoire et de dates désuètes sonnant en litanies soporifiques comme Marignan 1515. Il se lit à tous les temps: au passé, comme le journal des derniers heures de l'Europe telle que l'homme l'a connue, le juif traversée, l'intellectuel rêvée, l'artiste pleurée. Au présent, comme le témoignage au jour le jour d'un observateur vivant la grande Histoire, pris dans sa tourmente et qui ignore de quoi demain sera fait ou défait davantage encore, mais le pressent avec cette intuition à la fois sure et terrible du génie. Au futur, car la barbarie est de ces constantes dont Zweig  pense qu'il n'est rien de plus inquiétant que de revoir surgir contre toute attente, après leur mort supposée, l'obstiné fantôme. Bien que fataliste, ou parce que fataliste, ce texte doit encourager à l'espérance: puissent, face aux éventuels abus de la pulsion de mort et sous quelque forme que prenne le complexe de toute puissance dans le monde d'aujourd'hui et de demain, la force de résistance et le discernement intellectuel ne pas faire défaut aux citoyens avisés de ce qui est arrivé hier.

Le monde d’hier
Auteur: Stefan Zweig
Editeur: Folio
Traducteur: Dominique Tassel
Parution: 1er avril 2016
Prix: 7, 70 euros

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