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Fins de moi difficiles ou comment un SDF infiltre les paradis (lexicaux, entre autres) de l'économie psychique

Écrit par Catherine Verne Catégorie : Essais, société et bien-être Mis à jour : mardi 24 novembre 2015 12:28 Affichages : 1100

Fins de moi difficilesPar Catherine Verne - Lagrandeparade.fr/ On ne courra pas le risque de parier en ces temps de crise que ce livre ne vous dise rien. (Et, à dire "rien", interrogeons de quoi on parle: d'un rien réducteur ou d'un rien irréductible, tel ce cube opaque et impénétrable qui semble n'être "rien qu'un cube" et sur lequel s'ouvre le premier chapitre d'une fort plaisante série de courts billets.) Les humeurs éclectiques et délicieusement divertissantes qu'on y trouve évoquent tous les petits riens montrant le moi à l'oeuvre, et au détour desquels un psychanalyste traque moins ce moi qu'il ne le charme comme un musicien agile fait avec un serpent. On n'a certes pas attendu François Gantheret pour s'atteler à déjouer les astuces du moi, notamment en surveillant nos paroles dont il tire si habilement les ficelles, car, petits-enfants et arrière-petits enfants de Freud, on se méfiait déjà des mots : sait-on jamais assez où ils nous mènent, quand ce n'est pas pour nous mettre hors de nous! Alors, autant ne rien dire peut-être? Quoique le silence fasse surgir les îles - si l'on en croit un haiku cité par l'auteur, lui-même d'une plume élégante et subtile.
Or c'est, outre un poète, un psychanalyste qui parle : occurrence assez rare pour qu'on colle d'excitation l'oreille au divan derrière lequel monte cette voix fameuse pour sa parcimonie. Cela dit, le propos évite soigneusement à la fois le bavardage de salon, la docte leçon d'expert, et la très narcissique logorrhée pour ne rien dire. D'ailleurs, il ne dit pas rien. Disons que , pour traiter du moi, il évite pléthore de bruits pour rien que font les flashs de selfie et autres effets d'orateur flattant un "ego" de gorge. Au contraire, pas un mot de trop en ce mince et dense ouvrage. On en voudrait même d'autres. Même pas les mots suivants, lesquels arrivant après n'en diraient pas forcément plus, mais d'autres encore et encore, radicalement différents et étrangement adéquats, augmentant la présente et plaisante série. On réclamerait volontiers davangage de ces mots lachés sans bride et qui déploient subtilement les plis de l'analogie significative, venant sans prévenir réjouir, apaiser, combler le lecteur. Pas un mot de trop donc ici, juste les mots justes: au sens d'un accord musical qui ne saurait sonner faux.
Notre auteur est bien avisé de ne pas céder ici au charme illusionniste des leurres du langage conceptuel qui fait oublier que nommer c'est rater, condamner à l'exil, précipiter la fuite abyssale du sens sous les codes. Aussi est-ce la métaphore qui décrit peut-être le mieux les mots si justes de ce texte, posés par touches répétées et précautionneuses, à l'instar des gestes  ponctuant l'espace fluide d'un acrobate en équilibre sur son fil. La performance rappelle en effet celle du voltigeur, de l'artiste de cirque, plutôt que la ratiocination d'un intellectuel réifiant son objet d'étude. Il ne s'agit pas même de jongler avec des mots aux rebonds prévisibles et à la trajectoire domestiquée, mais de se confronter en équilibriste à cet espace du penser et du dire qu'on ne saurait contraindre sans le perdre à mesure qu'on l'approche, ou de l'aborder comme on apprivoise une bête sauvage en descendant fouler le sable à sa rencontre. La voie souveraine pour contacter  "notre co-naturalité animale avec le monde", selon la puissante formule de l'auteur, est de passer par la sensibilité: le corps est partout dans les inserstices du dire. Fort de ce qu'il sait des approximations du langage, François Gantheret non seulement ne s'en laisse donc pas conter, mais réitère, soulève, fouine, plonge les mains après les truites dans le courant vif... Aussi ramène-t-il de ses escapades buissonnières quelque perle du joueur langage et autres avatars qui ont, de l'épochè, le mystère et la ravissante clarté; puis, croisant une marchande de journaux et un pêcheur, plus loin une ethnologue, il poursuit son sensible vagagondage, hirondelle ou truie sous le bras, quand ce n'est pas un vieux manche d'outil ou une lettre déchirée qu'il aura ramassés au passage.
La lecture, facilitée ici comme on voit par des références anecdotiques très concrètes, l'est également par le choix éditorial d'un style simple et empruntant beaucoup au vocabulaire de tous les jours,  le très freudien "Sprachgebrauch" - quoiqu'il ne soit pas nécessaire de savoir ce que dit Freud pour entrer dans ce livre, qui nous parle de nous toujours. Et ce n'est pas la moindre agilité de son propos que de tourner sans cesse autour du "moi", sans expressément le nommer comme on encercle sa proie ou de sorte à l'user comme on ferait volontiers d'un symptôme. Car c'est un livre sur "moi", mais pas rien que moi. Pour parler de cette instance négociant son équilibre sans répit à la croisée problématique du principe de plaisir et du principe de réalité, l'auteur parle de nous, mais aussi de lui, d'où quelques passages autobiographiques où l'on se sent "entre nous". La démarche ratissant large ne saurait étonner tant il est délicat de retourner en extériorité l'intériorité. C'est que, comme disait P. Valéry que l'auteur aime à citer, "la nuque est un mystère pour l'oeil". Aussi tourne-ton patiemment autour du sujet ici pour mieux en trouver l'entrée. Voilà aussi pourquoi on tourne de l'oeil à trop viser le moi via la lunette inflexible du scientifique. C'est du funambule qu'il faut plutôt s'inspirer, axant son regard avec art en un point de fuite invisible, humant l'air, testant l'apesanteur et faisant corps avec eux: entreprendre de devenir analyste évoque, sous la plume de François Gantheret, cette avancée résolue quoique tremblante sur un fil, requiert  l'humble incertitude de l'acrobate et préfigure sa danse joyeuse vers les cimes. On y goûte un vertige toujours renouvelé, ni nauséeux ni angoissant, mais une sorte d'ivresse vivifiante semblable à la ronde des manèges grisant les enfants. Pour désigner l'espace aux contours gazeux où évolue l'analyse, l'auteur recourt d'ailleurs à des images, comme celle du jeu qui introduit du flottant entre deux pôles non-ajustés, ou celles de la respiration et de l'oscillation. Il semble qu'on n'en parle bien en somme que de travers, obliquement. Et dire, qu'épousant en chemin chaque sinuosité de la géométrie molle où il se dilate, on risque d'achopper sur une figure de plus, farceuse et inédite, du moi!
On dit ça, on ne dit rien, ... et on vous abandonne sans plus attendre au plaisir de la lecture. Espérons que, en tant que profane funambule jeté dans ce livre sans filets, si on en est tombé, au moins ç'aura été "juste". Il reste, pour finir,  à avertir qu'on sort de cette lecture -sinon du "moi"- avec l'envie toujours persistante de surveiller nos paroles, cette fois non pas pour les contraindre mais bien pour les suivre, des fois qu'elles nous mènent hors de "moi".
Mission accomplie  donc pour ce deuxième livre de la collection "le principe de plaisir" chez Gallimard, destinée, sous la direction de Michel Gribinski, à introduire le lecteur aux plaisantes subtilités du penser psychanalytique. Car, si de "fin difficile" il est question, c'est de ce livre... dont il faudra bien s'extraire, à regret, sacrifiant au second des deux principes psychiques freudiens qui force d'admettre la réalité, irréductible et frustrante, après avoir goûté au plaisir. Mais on s'y attendait,  au vu du logo de la collection qui affiche les deux faces de Janus comme un funeste avertissement. Comme quoi, on a beau dire, on n'a rien sans rien. Pas étonnant que le moi, ainsi écartelé entre principe de plaisir et principe de réalité, ait du mal à joindre les deux bouts.

Fins de moi difficiles
Auteur: François Gantheret
Editeur: Gallimard
Parution: 5 novembre 2015
Prix: 13,50 euros