Pauline

Tom Wolfe : au commencement, le verbe…

Écrit par Serge Bressan Catégorie : Essais, société et bien-être Mis à jour : dimanche 12 novembre 2017 10:03 Affichages : 139

Tom WolfePar Serge Bressan - Lagrandeparade.fr / Donc finalement, trouver un sujet de livre serait assez simple si l’on en croit Tom Wolfe, écrivain américain, 86 ans, un des inventeurs du Nouveau Journalisme dans les années 1960, auteur de quelques romans déjà classiques comme « Le Bûcher des vanités ». Il suffirait, à lire le dandy toujours en costume blanc, de surfer sur l’Internet et immanquablement, on trouve l’idée, le sujet. A preuve, l’incipit de son nouveau texte, « Le règne du langage » : « Par une belle nuit de l’an 2016, mon visage échauffé par Dieu sait combien de milligauss irradiant de l’écran d’ordinateur, je surfais sur le Net quand ma souris a déniché un module intitulé : LE MYSTERE DE L’EVOLUTION DU LANGAGE. Apparemment, huit ténors de la théorie évolutionniste (…) avaient décidé d’annoncer qu’ils s’avouaient incapables de résoudre l’énigme des origines du langage humain ainsi que son fonctionnement ». Evidemment, tout cela ainsi présenté, on peut croire qu’on s’est trompé d’adresse (littéraire), qu’on va plonger dans une thèse universitaire absconse. On a tort.

Maître ès fiction, diablotin en costume de lin, Tom Wolfe a laissé tomber le roman pour l’essai. Mais l’écrivain américain n’a pas plongé ses mots dans un bocal de « sériosité »… Le texte est furieusement documenté, précisément annoté mais il est inondé de cet humour, de cette légèreté follement « wolfiens ». Dans les années 1960, Wolfe et quelques autres avaient bousculé le journalisme planplan et lancé le Nouveau Journalisme qu’il définit ainsi : « Il emprunte quatre caractéristiques généralement utilisées dans la fiction: des descriptions, des retranscriptions de dialogues, des changements de point de vue et la présence de tous les petits détails qui indiquent, par exemple, le statut de quelqu’un ». Quand Tom Wolfe est passé au format XXL et romanesque, il a bien évidemment conservé les fondamentaux de ce Nouveau Journalisme- « J’ai écrit un roman juste parce que les gens disaient: « Oh oui, il fait son Nouveau Journalisme, mais il ne s’attaque pas au gros challenge ». J’ai donc écrit « Le Bûcher des vanités », et je ne voulais pas forcément en écrire d’autres derrière, parce que je considérais plutôt le roman comme une forme d’écriture inférieure. Mais le livre s’est avéré être un succès, et je me suis laissé emporter… » Ainsi, dans « Le règne du langage », nous voilà embarqués dans les pas d’Alfred Wallace. Il était naturaliste- et avant Charles Darwin, il a mis au grand jour l’explication de l’évolution des espèces par le biais de la sélection naturelle. En grande forme, Tom Wolfe se lance alors dans un bel et héroïque dézinguage de Darwin- la satire est tout en assauts à fleuret moucheté parce que, selon Wolfe qui s’appuie sur de nombreux travaux scientifiques, Darwin aurait allègrement piqué dans les travaux et les écrits de Wallace- et l’auteur du « Règne du langage » de rappeler que Darwin était un « fils à papa » en échec scolaire alors que Wallace était, lui, issu d’une famille modeste.
Vite, dans ces pages, on retrouve les thèmes récurrents, ceux qui ont fait l’œuvre de Tom Wolfe- entre autres, ceux du rapport dominant- dominé et de l’injustice sociale… Il y a aussi, selon l’écrivain américain, ce flou qui enveloppe les thèses de Darwin- il va même jusqu’à suggérer que Darwin était plus proche des « cosmologies primitives » que de la recherche scientifique. Et puis, Wallace publiera un livre- il s’y interroge sur sa théorie, va même jusqu’à pointer les limites de sa pensée sur la sélection naturelle pour l’évolution de l’être humain. L’Histoire passera, oubliera Wallace, retiendra Darwin dont Wolfe ne manque pas de pointer l’hypocondrie due, vraisemblablement, au plagiat des écrits de Wallace… Malgré tout cela, Wolfe prend un malin plaisir a rappelé qu’aujourd’hui encore, c’est Darwin le maître à penser, celui dont les travaux ont fait dire à Nietzche : « Dieu est mort »…
Après la charge contre Charles Darwin, Tom Wolfe lance, dans les quatrième et cinquième parties du « Règne du langage », une autre charge contre le grand Noam Chomsky, tenu pour le plus grand linguiste mondial. Là aussi, l’auteur du « Bûcher des vanités » ou encore de « L’Etoffe des héros » tire à vue. Ainsi, Chomsky serait, vu par Wolfe, un « intellectuel arriviste » pourfendu par l’anthropologue Daniel Everett… Bien sûr, au commencement était le verbe. Mais quand un écrivain aussi pétillant que Tom Wolfe s’interroge sur le sujet, tout est bousculé. Avec allégresse et impertinence. Que c’est bon !

Le règne du langage
Auteur : Tom Wolfe
Editions : Robert Laffont
Parution : 19 octobre 2017
Prix : 19 €