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Cupidon de la nuit : Gérard Manset, comme un guerrier dans la vallée de la paix

Écrit par Serge Bressan Catégorie : (Auto)biographie Mis à jour : lundi 28 mai 2018 06:34 Affichages : 193

MansetPar Serge Bressan - Lagrandeparade.fr / Il a voyagé en solitaire. Assuré : « Y’a une route » ou encore : « Animal on est mal », et nous a emmenés au Royaume de Siam. Depuis cinquante ans, Gérard Manset est surnommé « le poète du rock ».

Depuis un demi-siècle, il n’a changé en rien sa façon de penser la vie. L’art. Il n’a pas eu besoin d’écrire une chanson pour revendiquer sa liberté de penser. Lui, il vit sa liberté de penser- il se tient hors du jeu, il est hors modes, c’est ainsi qu’il est grand. Parce que ses vingt et un albums sont visionnaires, parce que ses albums photos sont furieusement emplis de poésie, parce que ses livres (romans, souvenirs, impressions,…) sont de magnifiques moments de grâce suspendue… On a en mémoire « Visage d’un dieu Inca » (2011), consacré à Alain Bashung avec lequel il avait collaboré pour l’album « Bleu pétrole ». On a maintenant « Cupidon de la nuit », véritable OLNI (objet littéraire non identifié) qui vient bousculer le train-train ordinaire du microcosme parisiano-littéraire…

Placé sous le haut patronage de Pierre Loti (« Je pense, ô ma petite amie, que sur ces mers lointaines sont disséminés des archipels perdus… »), ce « Cupidon de la nuit » pourrait être une auto-biographie, linéaire ou pas. Mais voilà, avec Gérard Manset, on peut être tantôt Cupidon, tantôt de la nuit, n’en reste pas que le mystère demeurera toujours entier. Bien sûr, l’interprète d’« Animal on est mal » ou encore l’immense et éternelle « Solitude des latitudes » (sur l’album « Matrice », 1989) se laisse aller à évoquer l’Indonésie avec Isa- qui, en bahasa indonesia, signifie « un », ou encore Paris et Marguerite- « Je vais t’appeler Marguerite, ai-je dit, Marguerite de la nuit, fleurette précieuse qui sait illuminer d’un coup tout un parterre, a son utilité, se cueille et se décline en des passions peu habituelles ».

Il a beau avoir été promu officier de l’Ordre des Arts et des Lettres en 2014, comme un guerrier dans la vallée de la paix, Gérard Manset entretient le mystère. D’où vient-il ? On ne sait, même si l’état-civil affirme qu’il est né en 1945 à Saint-Cloud, dans l’immédiate banlieue ouest-parisienne. Qui est-il ? Un prisonnier de l’inutile, sûrement… Dans « Cupidon de la nuit », on pourrait croire que, jeune septuagénaire, il aurait accepté le jeu de la vérité. Mais Manset ne veut pas d’un jeu de la vérité qui ne serait pas la sienne, d’un jeu de la vérité dont il n’aurait pas défini les règles… Que veut-il nous dire, en près de 350 pages qui font de Cupidon de la nuit un livre indispensable ? Revivre. Jadis et naguère. Comme un guerrier. L’Atelier du crabe- ce ne sont pas là seulement des titres de quelques-uns de ses albums musicaux, ce sont là des tranches de vie « à la sauce Manset ». Follement littéraires, furieusement enfiévrées, magnifiquement doubles (vies intérieure et extérieure)… avec, comme ça, suprêmement mystérieuses, des évocations- une chanteuse qui faisait tourner la tête de Saint-Germain-des-Prés et qui lui parle de la joie d’être sur scène, et sa réponse à lui : « J’en avais la nausée, distrait, indifférent, un mal de cœur dans le sens d’être peiné, solidaire et gêné de l’entendre se définir par de telles envolées de commisération humaine », ou un chanteur du Sud-ouest de la France : « Il m’a presque rassuré, n’ayant pas ce qu’il voulait, ou rarement, obligé d’accepter, de passer à l’acte et de remercier ».
Alors, on pourrait croire qu’avec « Cupidon de la nuit », Gérard Manset a écrit le livre des transparences. Mais, il est doué pour jouer le double jeu, voire le double je. Réalité ou illusion ? On croirait un livre de mémoire, ne serait-ce pas surtout un livre de rêves. Le livre d’une quête permanente. La quête de la beauté et des rencontres…

Mon style est dangereux.



Récemment, Gérard Manset a accordé un long entretien pour l’émission Lundi livre sur FranceCulture- c’est un événement, vu la rareté des apparitions publiques de l’artiste.

Morceaux choisis :
« Je voulais de l’action dans le livre parce que je me méfie beaucoup de mes délires, je pars dans des rêveries ».
« Mon style est dangereux, on est toujours au bord du gouffre, il faut faire attention à ne pas lasser ». 
« Le titre Cupidon de la nuit est une belle manière de résumer une grande partie de ma vie, j’ai été cupidon, j’ai été la nuit, partout ».
« J’avais envie de me rendre service, expliciter ce que beaucoup de choses n’ont pas vraiment été compris par ceux qui aiment ce que je fais, j’ai pensé que peut-être décrire des scènes et la manière dont je les vivais pourrait rendre intelligible mon propos ».
« Je travaille dans la fébrilité de l’inspiration qui se produit quelquefois en musique... »

Cupidon de la nuit
Auteur : Gérard Manset
Editions : Albin Michel
Parution : 3 mai 2018
Prix : 22 €