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L'amour après : Marceline Loridan-Ivens, la jeune femme et la survivante

Écrit par Serge Bressan Catégorie : (Auto)biographie Mis à jour : jeudi 15 février 2018 06:59 Affichages : 586

marcelinePar Serge Bressan - Lagrandeparade.fr / Jeune fille de 14 ans, elle a été déportée pendant la Deuxième Guerre mondiale. Les camps de la mort, Auschwitz, Birkenau… Elle en reviendra sans son père qui avait été déporté en même temps qu’elle. Survivante, aujourd’hui à 89 ans… Marceline Loridan-Ivens avait raconté en 2015, avec sa complice Judith Perrignon, cet épisode de l’horreur alors qu’elle était adolescente- c’était « Et tu n’es pas revenu ». Cette année, elle revient avec « L’Amour après »- un grand et beau texte sur le corps, sur l’amour, sur l’apprentissage de la chose amoureuse, sur la réappropriation du corps après un passage dans les camps de la mort. Un texte à lire impérativement. 

« Mon corps de femme s’est dessiné en même temps qu’il était condamné. A Auschwitz. Que faire de lui ensuite puisque j’avais survécu ? Serait-il capable de désir, de plaisir… D’aimer tout simplement ? », s’interroge l’auteure qui, un jour, plonge dans une vieille valise. Elle en sort des listes de livres, des billets de spectacles, des mots griffonnés. Des lettres, aussi. Des lettres d’amour. Ecrites avant-hier, hier par les hommes qui l’ont aimée, qu’elle a aimés. Par d’autres qu’elle a simplement croisés. La liste est longue- et alors ? Il y a Francis Loridan- son premier mari, l’écrivain Georges Perec, le sociologue Edgar Morin, Jean tellement plus jeune qu’elle, le documentariste Joris Ivens- son deuxième mari de trente ans son aîné… et aussi Freddie rescapé comme elle, Camille beau comme Brando…
A 20 ans, Marceline Loridan-Ivens est revenue à la vie. Survivante à Saint-Germain-des-Prés, dans les premières années 1950. Elle a alors un peu plus de 20 ans. « Il n’y a plus d’après à Saint-Germain-des-Prés (…) il n’y a qu’aujourd’hui », chanteront Guy Bérat, Yves Montand ou encore Juliette Gréco. Et Marceline Loridan-Ivens, née Rozenberg à Epinal (Vosges), vit l’aujourd’hui. Pour (tenter de) gommer l’horreur du passé. Pour « continuer »- comme le lui suggérera un jour une psychanalyste. Mais le corps, lui, a-t-il oublié ? Peut-il seulement oublier ? En ouverture de « L’Amour après », l’auteure rappelle les mots du fondateur de la psychologie analytique C.G. Jung : « La vie non vécue est une maladie dont on peut mourir ».
Au fil des pages, les souvenirs du temps passé et les événements du temps présent s’enchaînent. Une vie, raconte Marceline Loridan-Ivens. Une vie dont le tourbillon a décliné les mots « horreur », « humiliation », « corps », « désir », « amour »… On lit, pris par l’émotion : « Je fuyais mon propre corps, sa mise à nu, à jamais associée pour moi à l’ordre d’un nazi », ou encore : « Il n'y eut après les camps, plus aucun donneur d'ordres dans ma vie ». On devine qu’elle a connu, au moins une fois, peut-être même une seule fois, le véritable amour, le grand amour- ce fut avec Joris Ivens. On apprécie aussi le franc-parler d’une femme revenue de là où la mort était l’ordinaire du quotidien. Avec « L’Amour après », Marceline Loridan-Ivens raconte l’amour, le sexe- il n’y a dans ses mots pas la moindre vulgarité, pas le moindre soupçon d’impudeur. Oui, sur ces mots de ce livre bref (moins de 160 pages) mais furieusement dense, flotte un formidable air de liberté. Ceux d’une femme libre. Et longtemps, chez tout lecteur de « L’Amour après », vont résonner les mots de Marceline Loridan-Ivens : « Ma vie c’était vraiment du rabe »…

L'amour après

Auteur : Marceline Loridan-Ivens (avec Judith Perrignon)
Editions : Grasset
Parution : 17 janvier 2018
Prix : 14 €